Le musulman sans amalgame est un amalgame

Table des matières

                              I – Description     ……….     4 

1 - Racisme     ……….     4

    a) Le racisme est une essentialisation     ……….    4

    b) D‘une vision politique raciste au racisme d’Etat     ……….     7    

    c) La culture officielle (et les médias de masse)     ……….     10

  • Culture officielle     ……….     10
  • Médias de masse, un exemple d’info qui ne semble pas les intéresser     ……….     16
  • Médias de masse : fabrication d’une problématique xénophobe à travers deux exemples représentatifs (analyse par ACRIMED), suivi de quelques observations     ……….     17

    d) Voile      ……….     26

2 – Réalités :      ……….     39  

    a) conditions matérielles      ……….     39

    b) Contrôles de police      ……….     43

    c) Violences physiques      ……….     47

    d) Donc      ……….     48                    

                              II – Racisme humanitaire      ……….     49                    

                              III – A qui profite le racisme?      ……….     55

                              IV – Laïc      ……….     60

1 – Pouvoir sur notre destin collectif : Miracle du capital créant la richesse     ……….     60

2 – Pouvoir sur nos vies individuelles : Miracle du capital créant le travail     ……….     63

    a) Définition du travail     ……….     63

    b) Attribution de valeur économique     ……….     66    

    c) La loi d’airain de l’offre et de la demande      ……….     71

    d) Fin de l’Histoire ?     ……….     75                    

                              V – Conclusion      ……….     85

1 – Tribune de l’opposition – Une prière économique      ……….     85

2 – Un vernis sophiste sur les plus anciens préjugés sociaux     ……….     88

J’ai ici sélectionné et associé des propos de Michel Collon, Saïd Bouamama, Michèle Sibony, Bernard Friot, Noam Chomsky et quelques autres, dans un ordre qui m’a paru opportun, et ajouté une phrase par ci, quelques paragraphes par là, une conclusion à la fin. Je n’ai que rarement utilisé les guillemets, pour éviter qu’il y en ait partout… J’espère n’avoir pas trahi leur pensée, mais me console en ayant fait avancé la mienne.

I – Description

1 –  Racisme 

a – Le racisme est une essentialisation

« Dans le temps, le juif était racialisé comme un voleur cupide. Aujourd’hui, le musulman est racialisé comme un fanatique, un arriéré ou les deux. On lui suppose une essence de musulman, produite par une essence de l’islam. Cette forme primaire de racisme fait du musulman un non-humain au sens littéral. » Sami Zemni.

Ce racisme s’est greffé sur de vieilles pratiques et discours coloniaux, à l’époque nécessaires au contrôle des populations dominées. Mathieu Rigouste, de l’Université Paris VII, repère dans son étude trois points communs entre la doctrine élaborée dans les années cinquante par des officiers de l’armée française avec la stratégie sécuritaire d’aujourd’hui :

  • focalisation sur un ennemi intérieur socio-ethnique renvoyé à une menace globale
  • conception du contrôle comme une médecine du corps national
  • utopie d’une société sûre et assainie opposée au mythe d’une société gangrénée.

Un intellectuel belge d’origine libanaise a récemment objecté: « Je ne suis pas Charlie. Je suis Ahmed, le flic abattu. Ils ont ridiculisé ma foi et ma culture et je suis mort pour leur permettre de le faire. #Je suis Ahmed. »

Le boxeur Mohammed Ali réfutait également l’argument, d’une manière lapidaire, dans un échange célèbre avec un journaliste à propos des attentats du 11 septembre : « Comment vous sentez-vous à l’idée que vous partagez avec les suspects arrêtés par le FBI la même foi ? – Et vous, rétorqua-t-il, comment vous sentez-vous à l’idée qu’Hitler partageait la vôtre ? »

Dans le même ordre d’idée, le tribunal correctionnel de Toulouse a motivé ainsi un jugement: l’expression « Français de souche », créée « dans les discours officiels roboratifs à l’attention des Français installés à l’étranger, colons ou expatriés, et plus particulièrement à ceux d’Algérie », a pris « son essor dans les années 1980 sur un mode néo-raciste avec la politisation de la question de l’immigration et des enfants de l’immigration que cet artifice de langage tend à matérialiser en race définie en creux, avec en toile de fond cette idée de la disparition de la grande race ou de la revendication d’un type supérieur d’humanité ».

Injonction :

La division binaire porte une logique de suspicion. Dans le même temps où il est célébré, le « musulman modéré » est sommé de s’expliquer, de prendre la parole, de condamner les « radicaux ». Il est en quelque sorte responsable de tous les actes et propos qui sont tenus au nom de l’Islam par tous ceux qui sur la planète se revendiquent de cette religion. Ses silences sont diagnostiqués au mieux comme irresponsabilité et au pire comme complicité.

Dans une émission radio, Rokhaya Diallo disait à la suite des attentats de janvier : « Quand j’entends dire que l’on somme les musulmans de se désolidariser d’un acte qui n’a rien d’humain, oui, effectivement, je me sens visée. J’ai le sentiment que toute ma famille et tous mes amis musulmans sont mis sur le banc des accusés. Est-ce que vous osez me dire, ici, que je suis solidaire ? Vous avez vraiment besoin que je verbalise ? Donc, moi, je suis la seule autour de la table à devoir dire que je n’ai rien à voir avec ça. »

Alors que l’accusation de « communautarisme » est devenue fréquente lorsque sont abordées des questions liées à l’Islam, il est ici demandé aux musulmans de s’exprimer comme collectivité.

Mais nous pourrions citer également l’injonction (lorsque l’on est issu de l’immigration) de prouver que l’on est intégré, que l’on n’est pas homophobe, pas sexiste, pas antisémite, etc.

La division binaire fréquente entre des musulmans « modérés » et des « musulmans radicaux » ne change rien de fondamental à l’essentialisation. Le musulman modéré serait celui qui pratique l’Islam avec modération et le musulman radical celui qui pratique l’Islam sans modération. En définitive, cette division binaire essentialiste attribue au dit « radical » un brevet d’islamité car si l’Islam a besoin d’être modéré c’est qu’il porte donc en lui, dans son essence des tendances dangereuses.

Il n’est venu à l’idée de personne d’exiger de tous les chrétiens réels ou supposés une condamnation lorsque le Norvégien Anders Behring Breivik a assassiné 77 personnes en juillet 2011 en se revendiquant de l’islamophobie et du nationalisme blanc.

Derrière cette injonction, se trouve la logique posant l’islam comme étant par essence incompatible avec la République. De cette logique découle l’idée de mettre les musulmans, réels ou supposés, sous surveillance non seulement des policiers, mais également des médias, des profs, des voisins, etc.

 b –  D’une vision politique raciste au racisme d’Etat

Le fait de demander toujours aux mêmes musulmans de prouver une irréprochabilité, qui n’existe dans aucun groupe constitué, quand ils travaillent sur des questions de justice sociale, est une des caractéristiques de l’islamophobie dans ce pays. Cette islamophobie touche tout le spectre politique français, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Il y a un racisme culturel où certaines ethnies sont supérieures à d’autres, ce qui apparaît quand on se pose la question « est-ce-que l’Islam est compatible avec la démocratie ? », quand on entend « une différence de droit » quand est revendiqué « le droit à la différence », ou quand on qualifie Israël de « seule démocratie du Moyen Orient ». Cette grille idéologique sert à justifier la politique guerrière des gouvernements français, que ce soit à l’étranger ou dans ses banlieues populaires. L’islamophobie est devenue le canal privilégié d’expression et même de régénération d’un racisme d’Etat. Ceci dans une offensive qui redécoupe le monde entre un occident prétendu judéo-chrétien, et un axe du mal, l’Islam.

Concrètement :

  • les représentants des gouvernements français successifs, aussi bien de Sarkozy que de Hollande, s’expriment en termes islamophobes,
  • l’appareil législatif se met en place contre une communauté particulière, notamment condamnant les femmes à une mort sociale, avec un déni de droit au travail, à l’éducation, à l’espace politique,
  • des décisions de justice vont, pas toujours mais parfois, dans le sens de discriminer une population,
  • cette islamophobie s’exprime par des sanctions administratives : c’est un professeur d’université qui exclut une jeune étudiante au motif qu’elle représenterait « le cheval de Troie de l’Islamisme », une maman dans une école de Bagnolet qui est refoulé par un service de sécurité mis en place par la direction de l’école, au motif qu’elle ne « présentait pas comme étant française », ce sont ailleurs des élèves à qui l’admi­nistration interdit d’entrer car leurs robes étaient trop longues…

Historique de Charlie :

Après les attentats à Paris des 7, 8 et 9 janvier 2015, « l’esprit du 11 janvier » a servi à instrumentaliser une émotion, émotion sincère par ailleurs mais canalisée afin de démontrer que la société française fût en danger face à un ennemi. Le 13 janvier, l’assemblée nationale approuve la prolongation des frappes aériennes françaises en Irak, par 488 voix contre une ; le Sénat va dans le même sens, le même jour, par 327 voix et 19 abstentions. Ensuite, l’État a demandé aux enseignants de faire parler les élèves, tout en demandant de dénoncer les jeunes qui disaient n’être pas Charlie. Des enfants ont été convoqués aux commissariats. Dans la foulée, une nouvelle loi sur les renseignements a été mise en vigueur au détriment des libertés. En même temps viennent les débats sur les nouvelles lois sur l’immigration (les terroristes de janvier 2015 ne sont-ils pas français ?).

La couverture médiatique sous la forme d’une « information haletante, sommaire et invérifiée » fondée sur le « principe d’une amnésie récidi­vante »[1] a posé les bases d’un climat anxio­gène. La prégnance du vocabulaire de guerre (du « Oui nous sommes en guerre » de Valls au « la guerre a été déclarée à la France » de Sarkozy) dans les prises de posi­tions poli­tiques relayées par les journalistes, experts et chroniqueurs divers, renforce ce climat. Le déploiement de 10 000 soldats à grand renfort de publicité médiatique enracine l’idée d’un danger permanent et omniprésent. La thèse d’une absence de frontière entre le terrain extérieur d’opération et le terrain intérieur développée par le ministre de la défense parachève la surenchère verbale guerrière productrice d’une peur sociale généralisée : « C’est une véritable opération intérieure. Il y a les opérations extérieures qui se poursuivent, et c’est une opération intérieure qui va mobiliser 10 000 hommes, c’est-à-dire à peu près autant que ce qui mobilise aujourd’hui nos opérations extérieures »

Le 20 janvier 2015, le syndicat de la magistrature tirait le bilan suivant :

« C’est ainsi que depuis quelques jours s’enchaînent les procédures expédiées, où l’on a examiné et jugé le contexte, à peine les circonstances des faits, si peu l’homme, poursuivi pour avoir fait l’apologie du terrorisme. Non pas pour avoir organisé une manifestation de soutien aux auteurs des attentats, élaboré et diffusé à grande échelle des argumentaires, pris part à des réseaux, mais pour des voci­férations, lancées sous le coup de l’ivresse ou de l’empor­tement : en fait, des formes tristement actualisées de l’outrage. Les lourdes condam­nations pleuvent, assorties d’incarcé­rations à l’audience. Telle est la désastreuse justice produite par le recours à la comparution immédiate dont la loi du 13 novembre 2014 a fait une nouvelle arme de lutte contre le terrorisme. Comme si la justice pénale, devenue l’exutoire de la condamnation morale, pouvait faire l’économie d’un discernement plus que jamais nécessaire en ces temps troublés. Comme si certains de ses acteurs avaient brutalement oublié qu’elle doit être rendue avec recul, sur la base d’enquêtes approfondies, en se gardant des amalgames – entretenus jusque dans cette circulaire, qui englobe violences urbaines et apologie du terrorisme – et, surtout, des réactions hystérisées qui la délégitiment et la société avec elle. »

Les chiffres officiels de la chancellerie communiqués le 20 janvier nous donne ainsi les informations suivantes : 251 procédures depuis le 7 janvier, dont 117 pour « apologie de terrorisme », 77 jugements en comparution immédiate, 39 condamnations dont 28 à des peines de prison ferme dont 20 avec mandat de dépôt à l’audience, 22 autres convocations devant le tribunal correctionnel.

[1]Jean François Tétu, Les médias et le temps, figures, techniques, mémoires, énonciation, in les Cahiers du journalisme, n° 7, juin 2000, p. 84.

 c – La culture officielle (et les médias de masse)

  • Culture officielle :

Les pensées autorisées en France, avec d’autres qui le sont un peu moins, ne sont pas nées dans un chou. En particulier, le processus de construction d’un « roman national » fut mis en œuvre afin d’assurer l’hégémonie culturelle de la classe dominante (domination indirecte).

Les ingrédients de ce roman national sont essentiellement la diffusion de « légendes nationales » : pensée des Lumières, Révolution française et Déclaration des droits de l’homme, école républicaine et laïcité, etc. À la différence du mythe, la légende s’appuie sur quelques faits historiques identifiables qui sont absolutisés. La mise en légende se réalise par occultation des contradictions et enjeux sociaux, négation de l’histoire et transformation de résultats historiques (avec leurs contradic­tions, leurs limites, etc.) en caractéristiques permanentes et spécifiques de la « francité », du « génie français », de la « spécificité française », du « modèle français », etc.

Voici, en exemple de ce que met de côté ce « roman », quelques extraits du moniteur – c’est à dire le journal officiel des débats gouvernementaux, peu après 1789 :

Robespierre : « Il est impossible de considérer les denrées les plus nécessaires à la vie comme une marchandise ordinaire. Il est intolérable de ne mettre aucune différence entre le commerce du blé et le commerce de l’indigo. Toute spéculation mercantile au dépend de la vie humaine est un brigandage et un fratricide. »

Réponse de Monsieur Rolland, le 16 novembre 1792 : « La seule chose que l’Assemblée Conventionnelle puisse se permettre sur les subsistances, c’est de déclarer qu’elle ne doit rien faire, sinon supprimer toute entrave à la liberté du commerce. »

Le 22 octobre 1789 (!) : « On s’aperçut très rapidement que Monsieur Robespierre voulait de nouveau parler en faveur des pauvres. Et on lui coupa la parole»

Autre exemple : La loi Le Chapelier des 14-17 juin 1791 prohibe toute coalition de gens du même métier pour discuter de leurs intérêts. L’article 1780 du Code civil déclare qu’en cas de différent sur la quotité des gages, le maître sera cru sur son affirmation. La loi de Germinal an XI reprend les dispositions de l’édit de 1749 et maintient le livret d’ouvrier qui lie l’ouvrier au patron. M. Scelle écrit à ce sujet : « Ainsi le législateur paraît, à cette époque, guidé moins par la doctrine de l’égalité des individus devant le droit commun que par le souci de maintenir l’ouvrier en tutelle. Il feint uniquement de croire que l’application du principe égalitaire engendrera la liberté ! » (Le Droit Ouvrier).

L’universalisme des lumières apparaît très peu universel que ce soit à l’interne (universalisme masculin du droit de vote jusqu’à l’après seconde guerre mondiale, universalisme excluant les ouvriers du droit de vote jusqu’en 1848) et à l’externe (code noir, code de l’indigénat, etc.).

Au travers de l’absolutisation de la pensée des Lumières et de la Révolution française, la classe dominante vise à présenter l’histoire française comme n’étant pas le résultat des affrontements sociaux mais comme résultat du déploiement d’un « génie » et/ou d’une « spécificité » française transversal aux différentes classes sociales. Il y aurait ainsi des caractéristiques proprement françaises qui situeraient cette nation au-dessus des autres, en avance sur les autres, en avant-garde de l’émancipation et de la civilisation.

Bref il s’agit de produire un complexe chauvin pour canaliser les luttes sociales à un moment où se déployait la colonisation violente du monde. L’offensive idéologique visant à ancrer l’idée d’une exceptionnalité/supériorité française est tout azimut et a malheureusement en grande partie réussie. L’objectif de l’hégémonie culturelle étant de produire du consensus en faveur des classes dominantes, c’est bien entendu à l’intention des classes dominées et de leurs organisations que sont produites et diffusées les légendes nationales (modèle français de laïcité, modèle français d’intégration, pensée des Lumières comme caractéristique typiquement « française », abrogation de l’esclavage comme volonté de l’état français et non comme résultat de la lutte des esclaves, colonisation française posée comme différente des autres dans ses aspects « humanitaires » et « civilisateurs », etc.). .

71  L’offensive idéologique de la classe dominante a créé l’espace mental qui a permis la colonisation. L’image des autres cultures et civilisations diffusée par la pensée des Lumières et amplifiée par la Troisième République, de même que l’idée d’être l’avant-garde de l’humanité ont préparé les esprits à la conquête : « il existe un espace mental qui, d’une certaine façon, préexiste à l’instauration de l’ordre colonial, espace essentiellement composé de schèmes de pensées à travers lesquels est reconstruite la coupure entre les occidentaux et les Autres – les schèmes Pur/Impur, Bien/Mal, Savoir/Ignorance, Don d’Amour/Besoin d’Amour. La perception de l’Autre comme un être dans l’enfance de l’humanité, confiné aux ténèbres de l’ignorance comme l’incapacité à contenir ses pulsions informe la pensée coloniale et la connaissance anthropologique »[2].

Des héritages encombrants toujours agissants :

Au cœur de la pensée des Lumières puis du discours colonial se trouve une approche culturaliste clivant le monde en civilisations hiérarchisées, expliquant l’histoire et ses conflits en éliminant les facteurs économiques et justifiant les interventions militaires « pour le bien » des peuples ainsi agressés. C’est ce que nous avons appelés dans d’autres écrits le « racisme respectable » c’est-à-dire un racisme ne se justifiant pas « contre » le racisé mais s’argumentant de grandes valeurs censées l’émanciper.

Force est de constater que cette logique de raisonnement est loin d’avoir disparu dans la « gauche » française. Elle a même été étendue en dehors des questions internationales puisqu’elle agit également en direction des questions liées aux français issus de la colonisation.

Ainsi, comme il s’agit d’émanciper l’autre malgré lui et si nécessaire par la violence, dès lors les objectifs de l’action ne sont pas l’éradication des inégalités mais la transformation des personnes c’est-à-dire qu’il s’agit de les civiliser en les assimilant. C’est ce qu’Abelmalek Sayad appelle le « chauvinisme de l’universel ». Il est assez pervers de demander à des catégories de populations d’être patriotes tout en leur parlant constamment d’intégration, mot qui signifie littéralement qu’on ne fait pas (encore) partie de la société. Pire, le discours sur l’intégration inscrit clairement dans la vie des personnes visées : « Vous n’êtes pas chez vous dans votre propre maison. » Ce n’est pas un hasard si ce terme est vomi dans les quartiers populaires et perçu comme une agression.

Enfin, Abelmalek Sayad parle de processus d’homogénéisation : « Au fond ne s’autorise-t-on pas du préjugé identifiant les uns aux autres tous les immigrés d’une même nationalité, d’une même ethnie, ou d’un groupe de nationalité (les Maghrébines, les Africains noirs, etc.), pour faire passer dans la réalité et pour mettre en œuvre dans la pratique, en toute légitimité et en toute liberté, l’illusion communautaire ? Ainsi la perception naïve et très ethnocentrique qu’on a des immigrés comme étant tous semblables, se trouve au principe de cette communauté illusoire »[3] . Sayad parle ici des immigrés mais la logique est en œuvre pour les français issus de la colonisation. De même l’homogénéisation s’est étendue aux « musulmans ».

Lorsque les membres du « Eux » ne perçoivent pas leurs intérêts, il convient de les émanciper malgré eux. Cette logique a justifié autant les guerres coloniales hier, les agressions impérialistes contemporaines comme celle d’Afghanistan par exemple au plan externe et la loi d’interdiction du foulard à l’école en 2004 au plan interne. Hier comme aujourd’hui elle est présente, bien sûr à droite, mais également à « gauche ». C’est pour émanciper qu’il fallait coloniser, c’est pour libérer les femmes afghanes qu’il fallait intervenir militairement en Afghanistan, c’est la libération de la femme qu’il fallait pour instaurer une police des habits. L’héritage est pesant et agissant. Il forme un obstacle épistémologique à la compréhension des enjeux économiques et politiques du monde contemporain et des luttes sociales qui le caractérise.

Le regard non critique et dogmatique sur la pensée des Lumières est depuis bien longtemps une arme des classes dominantes et un héritage encombrant pour les dominés.

Il permet les oppositions binaires : universalisme contre particularisme, modernité contre réaction, lumières contre obscurantisme, assimilation contre communautarisme, etc.

[2]Eric Savarèse, L’ordre colonial et sa légitimation en France métropolitaine : oublier l’autre, L’Harmattan, Paris, 1998, p. 134

[3]Abdelmalek Sayad, «  Le foyer des sans-familles  », dans L’immigration et les paradoxes de l’altérité, De Boeck Université, Paris-Bruxelles, 1991, pp. 91-92

  • Médias de masse, un exemple d’info qui ne semble pas les intéresser :

Une équipe de chercheurs de l’université de Lille a réalisé pour le compte du Ministère des Affaires Sociales une étude sur les coûts de l’immigration pour l’économie nationale. Travaillant sur des chiffres officiels, les chercheurs ont décortiqué tous les grands postes de transfert des immigrés. Il en ressort un solde très positif. « Les immigrés sont une très bonne affaire pour l’économie française : ils reçoivent de l’Etat 47,9 milliards d’euros, mais ils reversent 60,3 milliards. Autant dire un solde positif de 12,4 milliards d’euros pour les finances publiques. » En Europe, les statistiques sont semblables. Les mêmes calculs en Italie ont exprimé 3,9 milliards de « cadeau » des immigrés, et sont à peu près du même ordre pour la Belgique. En outre, leurs bas salaires ont un impact qui fait baisser les prix à la consommation dans tous les secteurs où ils sont exploités.

  • Médias de masse : fabrication d’une problématique xénophobe à travers deux exemples représentatifs (analyse par ACRIMED), suivi de quelques observations.

1er exemple médiatique – sondage commandé et paru dans le Figaro du 24 octobre 2012, réalisé par l’IFOP :

1ère question, qui canalise le sondé à l’intérieur d’une problématique émanant du commanditaire du sondage : « Diriez-vous que la présence d’une communauté musulmane en France est : 1- plutôt une menace pour l’identité de notre pays; 2- plutôt un facteur d’enrichissement culturel pour notre pays; 3- ni l’un ni l’autre. »

la question dit que la communauté musulmane serait, pour tous : une entité définie, fixe, objective, unique, unilatérale, sans opposition interne ni contradiction.

- la question dit que la communauté musulmane serait une communauté : le terme appelle la méfiance du sondé en évoquant des êtres distincts de lui mais semblables entre eux. Communauté renvoie au communautarisme, auquel il est d’ailleurs régulièrement associé, suggérant des rapports entre les membres de cette communauté musulmane, comme si le boxeur Mohamed Ali téléphonait régulièrement à Ben Laden ou au roi Saoud…

- enfin, la question dit que la communauté musulmane est distincte de « l’identité de notre pays », puisqu’elle est : soit un danger, soit un enrichissement. Autrement dit, la « communauté musulmane » ne se confond pas avec « notre pays ». Ce qui induit : les musulmans ne sont pas des français comme les autres. C’est contenu dans la question : il y a un autre, l’Islam, qui ne fait pas partie du « nous » – dont moi je dois faire partie puisque je n’appartiens à aucune communauté, vu que la communauté blanche ce n’est pas une communauté…

Cette question, qui dit que les musulmans ne sont pas partie intégrante de notre pays, étant la première du sondage, oriente les réponses suivantes, les enferme dans cette manière de voir. Les réponses confirmeront les questions et on ne nous demandera pas « pensez-vous qu’il y a une communauté musulmane en France? Qu’est-ce qu’elle est d’après vous? » etc…

C’est ce que Pierre Bourdieu appelle une « imposition de problématique », dans son texte relatif à la pratique des sondages, « L’opinion publique n’existe pas ». C’est à dire qu’on crée un problème qui n’en est pas un pour les sondés, on enferme les sondés dans un jeu de questions-réponses, et à l’arrivée les sondés vont expliquer que « c’est vrai qu’il y a un problème », sauf que le problème n’était pas dans la tête du sondé mais dans la tête du sondeur.

Ces sondages sont réguliers, publiés, commentés (le Figaro du 24 octobre titrait : « L’image de l’Islam s’est fortement détériorée »), les commentaires repris, etc… instaurant un climat, fabriquant des habitudes de pensée – des raccourcis de pensée plutôt.

2nd exemple médiatique – Les dossiers, dans les journaux, notamment les hebdomadaires, qui disent expliquer mais n’expliquent rien, et ne servent qu’à construire une image des musulmans qui fait peur :

Ces dossiers ont des titres négatifs et essentialistes : « L’Occident face à l’Islam », « Islam : les vérités qui dérangent », ou centrées sur des pratiques ultra minoritaires « Burka : ce qu’on ne dit pas », « Enquête sur le djihad en France », des titres dont le caractère anxiogène est systématique, et répété régulièrement : La peur de l’Islam, Cet Islam qui ose tout, Le choc de…, Pourquoi l’Islam fait peur aux français, Le spectre islamiste, etc…

Parmi d’autres, voyons le dossier du journal Marianne : « France, Europe, pourquoi l’Islam fait peur » (sans point d’inter­rogation), dossier de 40 pages. On y voit à l’œuvre quatre mécanismes caractéristiques :

1- La mise en condition, par des grandes phrases et formules : ici, le titre nous apprend que l’Islam fait peur. Vient ensuite une succession de questions, en introduction du dossier, auxquelles le journal se propose de répondre mais dont on cherchera en vain la réponse ensuite, ou même la présentation d’une source à l’origine d’une question. Ex : « Pourquoi dans le monde l’Islam a-t-il plutôt tendance à chasser les autres religions lorsqu’il est majoritaire? Est-il vrai que le premier ministre turc, qui souhaite intégrer l’Union Européenne, présente les mosquées comme des casernes, les minarets comme des baïonnettes, et incite les émigrés turcs à ne pas apprendre l’allemand à leurs enfants, car il considère que l’intégration est un crime contre l’humanité ? » Donc, aucune source, et le dossier parlera tout à fait d’autres choses. Ces questions servent à mettre en condition le lecteur.

2- Le lecteur ayant été mis en condition, on peut passer au 2ème moment : les clichés. Tous les clichés possibles et imaginables… Le but est de rassurer, par du connu : « Il y a un choc culturel en Europe : c’est celui qui sépare l’européen moyen, qui feuillette vaguement un magazine people dans le métro, ou un quotidien gratuit, à côté de son voisin qui psalmodie sur le Coran. » On comprend qu’on nous décrit là une scène typique de la vie quotidienne… et que les musulmans ne lisent pas du tout les magazines people, ni les quotidiens gratuits… aussi qu’ils psalmodient le Coran quand ils prennent le métro… qu’enfin c’est très problématique.

3- L’accumulation : ici des reportages dans 15 pays où on nous parle de problèmes, d’Islam, mais pas de liens que ces problèmes auraient avec l’Islam. Quelques questions minoritaires sont évoquées mais on ne sait pas le rapport avec les questions nationales. Le résultat n’est pas qualitatif mais quantitatif, le but est de faire un effet d’accumulation, vague mais présent.

4- Les confusions et amalgames volontaires faits entre musulman, immigré, français d’origine immigrée, intégriste, terroriste, nationaliste turc, anglais d’origine pakistanaise, etc…

Ces dossiers suscitent ce qu’ils prétendent démontrer, construisent un Islam imaginaire, très loin de l’Islam réel, dans sa diversité, dans sa pluralité, dans son dynamisme.

Le message des journalistes est clair : affirmer, de quelque manière que ce soit, son appartenance à l’Islam, c’est un problème, un défi à « nos valeurs ».

D’ailleurs, l’idée que les difficultés ne viennent pas des inégalités mais d’une absence d’adaptation paraît être le credo des médias dominants. Ceci se greffe d’abord au fait qu’en France les populations issues de la colonisation font massivement partie des couches les plus pauvres, mais aussi à ce que mêmes les « blancs » pauvres, soit sont évoqués dans un registre allant du monstrueux au méprisant, soit le plus souvent disparaissent purement des discours grâce aux mots vaporeux comme « jeunes de banlieue » ou « quartier sensible ». Le raisonnement est simple : ces gens ne sont pas comme « nous » et ne s’adaptent pas à « notre » mode de vie. Cette grille de lecture xénophobe s’étend partout, jusqu’aux critiques de films ayant pour personnages des françaises noires et issues de quartiers populaires :

«  Dans la France de 2014, les pièges, les dangers, les loups-garous sont nombreux pour une jeune fille-noire-prolétaire-solitaire-sans diplôme. Le diamant dans le ciel retombe sur terre, parfois sous terre, ramené à l’état de caillasse toc par la loi sociale, toujours masculine et brutale – dealers, proxos parsèment son chemin, de la cité à la ville.  » (Les Inrocks)

«  Elles rentrent chez elles de plus en plus isolées et vulnérables. Au fur et à mesure que se défait la troupe, le silence se fait. Et les grappes de mecs qui les regardent passer, assis sur les rambardes ou les escaliers, prennent soudain l’air inquiétant de prédateurs prêts à bondir.  » (Télérama)

Le sociologue Patrick Champagne écrivait en 1993 : « On comprend, bien évidemment, que les journalistes soient rejetés par les jeunes en situation délinquante qui ne tiennent pas à être reconnus et fichés par la police. Mais ils le sont également par une population plus ordinaire qui voit se construire, au fil des reportages télévisés et des articles de journaux, une image particulièrement négative de leurs cités contre laquelle ils ne peuvent rien. De sorte que, paradoxalement, loin d’aider les habitants de ces banlieues, les médias contribuent fortement à leur stigmatisation. Ces quartiers sont présentés comme insalubres et sinistres, et leurs habitants comme des délinquants. Les jeunes qui cherchent du travail n’osent plus dire qu’ils habitent ces cités désormais universellement mal famées parce qu’ils ont fait « la une » des médias. […]C’est ainsi également que des jeunes du Val-Fourré, en vacances dans le Jura, devront subir, durant leur séjour, diverses agressions et vexations de la part de la population locale qui est devenue méfiante depuis que les médias (surtout la télévision) ont abondamment couvert les incidents de ces quartiers, la situation très tendue qui est ainsi créée étant propre, par soi seule, à déclencher de nouveaux incidents qui viennent, de façon circulaire, confirmer les stéréotypes médiatiques initiaux. Cette vision journalistique des banlieues est fortement rejetée par une petite partie de la population de ces quartiers, généralement la plus politisée ou la plus militante, et suscite son indignation : « Si vraiment la banlieue où j’habite était comme le disent les journaux, jamais je voudrais y habiter », « Ma famille ne veut pas venir me voir ici, ils croient que c’est un véritable coupe-gorge et qu’on se fait violer à tous les coins de rue ! », « Ces gens qui racontent que des conneries, j’appelle ça des journaleux. Qu’on les laisse dire ce qu’ils veulent, mais, à ce moment-là, qu’on nous mette en face pour dire si on est d’accord ou non. On n’ira pas au niveau de la violence parce que je suis non violent et que je sais parler ». Une association de locataires s’est même constituée pour lutter contre l’image stigmatisante que les médias donnaient de Vaulx-en-Velin et pour faire savoir publiquement que cette ville n’était pas, loin de là, pire que d’autres. » Un autre habitant d’une « banlieue » s’indignait de même : « on n’est pas des Zoulous, c’est pas la brousse ici ! »

Dans une situation particulièrement critique et dramatique comme lors des attentats, même s’il s’agit de jeunes français les médias de masse vont jusqu’à ne chercher aucunement à expliquer comment une extrême minorité a agi ainsi, répétant qu’ils sont des monstres, ou suggérant qu’ils sont devenus assassins par un mouvement d’humeur – ce qui revient au même. Ils auraient un « sentiment de frustration » et, ne se contentant pas de ce qu’ils ont, par caprice donc, tuent. On trouve aussi : « Je suis désœuvré, ne sais pas quoi faire, ni penser. Pourquoi ne pas devenir un sanglant meurtrier ? » Et d’autres raisonnements – où il suffirait de n’être pas malin et lire la prose de terroristes pour devenir soi-même terroriste. Etc… Cette littérature se repaît d’équivalences entre terroriste et musulman, d’explications du terrorisme par le Coran, d’une islamophobie « sans amalgame mais par crainte du terrorisme»…

Pour témoigner de l’obsession médiatique de la menace musulmane, on peut évoquer, exemple parmi tant d’autres, la journée du 17 octobre (2012) sur France Inter, consacrée à l’islamisme radical, ceci pour la radio publique, ou encore la narration de Widad Ketfi, journaliste pigiste pour plusieurs grands médias : « Il y a une collègue qui avait fait un sujet sur une association musulmane qui faisait des maraudes. Il se trouve qu’elle est tombée par hasard sur une association musulmane. Le sujet a été refusé, parce que, pour le rédacteur en chef, le sujet n’était pas l’Islam. Sauf que là c’était une association qui faisait des maraudes, simplement. Le musulman en France n’est finalement traité que par le prisme de la problématique de l’islam, il n’est jamais normalisé par les médias. » Propos recueillis par Emma Hugauld.

Les musulmans dans les médias de masse ont un rôle assigné ; ils sont mentionnés uniquement pour évoquer le terrorisme, le racisme, l’homophobie, ou encore une rupture avec « la République », « l’Occident », « nos valeurs », etc…

On rencontre des essentialismes tellement courants qu’ils passent peut-être inaperçus dans cette phrase du 06 avril 2016, sur le site du journal Le Monde : « On ne reprochera pas à M. Valls de dénoncer haut et fort le danger que représente la montée de l’islamisme radical, pour qui la loi de Dieu prime sur la loi des hommes et dont les valeurs sont, en tout point, contraires à celles de la République. » Le danger de l’« islamisme radical » a été « dénoncé » ! « Répété » ou « martelé » serait plus juste. Mais surtout ici, que lisons-nous : qu’« islamisme radical » équivaut à terrorisme (puisqu’il y a « danger »). « Radical » n’est pas défini et on ignore si on parle de crimes ou d’un excès de prières, l’un conduisant à l’autre probablement puisque ce ne sont pas les mots « terrorisme » ou « attentat » qui sont employés, et d’autant que l’on continue sur le registre religieux pour évoquer le « danger ». Car pour notre théologue en herbe, la dévotion à Dieu conduit à ne pas respecter les lois (l’athéisme conduit à les respecter ?), ce qui permet de distinguer les républicains, pacifiques et civils… des sauvageons, donc. Toute la réalité est réduite à un choix de « valeurs » de la République. On est pour ou contre. L’« islamisme radical » est contre. La teneur exacte de ces « valeurs » n’est pas précisée. On ne saura pas si le racisme pendant la IIIème République était contraire aux « valeurs » de la République. Mais que simplement, là encore, il y a « eux » et « nous ».

Ce phénomène est global : De Los Angeles à Berlin, de Naples à Stockholm, de Buenos-Aires à Toronto, quelqu’un d’ouvertement judéophobe ne peut plus être journaliste ou présentateur à la télévision, ni occuper une place dirigeante dans la grande presse, ou encore détenir une chaire de professeur à l’université. En bref, la judéophobie a perdu toute légitimité dans l’espace public. L’antisémitisme de Barrès, de Huysmans ou de Céline n’est plus admis dans les cénacles littéraires, ni dans les maisons d’éditions respectables du Paris d’aujourd’hui.

Par contre, l’islamophobie est plutôt bien venue dans ces mêmes espaces.

Quels livres ont été des « best sellers », ces derniers temps : des pamphlets ou des romans contre les juifs, comme à la fin du 19ème siècle, ou bien des écrits qui ciblent les immigrés musulmans (et cela ne se limite pas à Houellebecq, Finkielkraut et Zemmour) ? Quels partis politiques ont le vent en poupe : ceux qui s’en prennent aux anciens « sémites » d’hier, ou ceux qui affichent leur rejet des nouveaux « sémites » d’aujourd’hui, et au passage, ne tarissent pas d’éloges sur la façon dont Israël traite les arabes (Marine Le Pen n’est pas la seule concernée !).

Peut-on sérieusement dire que la publication des caricatures de Mahomet était un simple blasphème ? Ces caricatures venaient d’un journal danois, le Jyllands Posten qui se définit comme « libéral-conservateur » après avoir été autrefois proche du fascisme. Qu’a-t-on dit des caricatures dans les années 30 représentant un rabbin au nez bien crochu les mains pleines billets de banques ? Que c’était du blasphème et que ça faisait partie du droit de critiquer les religions ? Non bien sûr, tout le monde a compris à l’époque le caractère antisémite de telles caricatures. Et surtout le fait qu’elles visaient tous les Juifs, croyants ou pas. Alors voilà, par quel anachronisme la rédaction de Charlie-Hebdo a-t-elle pu ne pas voir que représenter Mahomet avec une bombe signifie « tous les musulmans sont des terroristes » et les stigmatise tous ?

Nous avons un racisme que certains s’évertuent à nier, se justifiant comme tout racisme par des défauts propres aux racisés. C’est à dire que la victime est la coupable. Bien-que pendant un moment on est passé par ce qu’on a appelé le grand frère, le grand frère des cités qui était le responsable des tournantes, de la délinquance, de la drogue, du vissage des filles… Et aujourd’hui, quand on tabasse une fille dans la rue parce-qu’elle porte un foulard, on le fait parce-qu’on est laïc, républicain et féministe, et que la fille n’est pas laïque, pas républicaine, et sexiste ; on la frappe par une réaction saine à la violence que son image renvoie…

Tout ça sont des opérations de divisions et de clivages qui viennent à un niveau très large, presque international depuis le « choc des cultures » vendu par George Bush, mais qui descendent petit à petit dans la société. Parce-que qui a dit que les musulmans de ce pays ne sont pas laïcs, qui dit que les musulmans de ce pays n’ont pas le droit d’être visible? C’est écrit où, dans quel texte de loi?

d -Voile

L’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (repris dans l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales) est précis :

« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »

Laïcité :

Laïcité renvoie au mot grec laïos, peuple, en opposition au chef ; la laïcité est l’affirmation de la souveraineté du peuple, contre les dirigeants, contre le pouvoir qui empêche la liberté, l’égalité, la fraternité. C’est d’abord une thématique beaucoup plus large que les rapports entre l’État et la religion ; c’est l’affirmation de la souveraineté populaire, qui va se marquer par le droit de suffrage universel, le droit du travail, etc… C’est rendre possible des lois, des institutions qui affirment, contre le pouvoir, la souveraineté populaire.

Pourquoi rendre ceci possible passe par les rapports entre l’État et la religion? C’est parce-que le pouvoir exerce son emprise contre la souveraineté populaire par le biais de croyances religieuses, les croyances religieuses étant un appui déterminant en cela. Par exemple, pour fonder la République, comme droit des citoyens, face à la Monarchie de droit absolu, il a fallu en finir avec la croyance en la royauté de droit divin : une croyance religieuse venait appuyer, venait faire intérioriser par le peuple lui-même, le pouvoir qui était exercé sur lui et contre sa souveraineté.

Le port du foulard dit islamique à l’école serait la croyance religieuse appuyant le pouvoir de nos dirigeants, contre notre souveraineté.

Avec un « grand frère » des banlieues populaires comme entité du pouvoir oppressant nos vies d’un droit absolu, épouvantail qui cristallise sur sa seule existence toutes les peurs, le destin de la liberté résiderait depuis 2003 dans le choix d’un couvre-chef, l’autonomie de conscience naîtrait de l’interdiction vestimentaire et tout le sexisme de notre société se serait concentré dans le rite d’une religion. Ce rite qui n’a eu d’autre signification possible que celle de ses détracteurs – les personnes concernées n’ayant pas même été consultées de près ou de loin.

Or ce serait aux femmes et à personne d’autre – et surtout pas l’État, et surtout pas cet État-là, profondément patriarcal – de disposer librement de leurs corps, en cachant ce qu’elles ont envie de cacher et en montrant ce qu’elles ont envie de montrer, et en faisant elles-mêmes le choix de contester, transgresser ou respecter les normes de pudeur en vigueur dans leur environnement.

Ici, la mise en évidence de la domination masculine «chez l’Autre» – le Noir, l’Arabe, le pauvre – participe de manière fondamentale à la construction des stéréotypes, des préjugés et des haines qui structurent l’oppression raciste – bref, à la constitution de la croyance dans l’existence même des différences de type racial ou ethnique. Ensuite, cette opération permet de relativiser, voire de rendre invisible la domination masculine «chez soi», d’occulter les éléments transversaux à tout système patriarcal. Or, avec le débat sur le voile, nous sommes témoins de la (ré)émergence de la figure de «la femme dans l’islam» – muette, victime, manipulée – conception qui, dans sa généralisation abusive et créant un rapport simple de cause à effet, combine racisme et sexisme.

Pourtant, le Conseil d’Etat avait sanctionné d’illégalité, dans l’arrêt Kherouaa du 2 novembre 1992 ou l’arrêt Yilmaz du 14 mars 1994, l’exclusion d’élèves voilées sur la base d’une disposition d’un règlement intérieur d’établissement prévoyant l’interdiction générale et permanente du port de tout signe d’appartenance religieuse par les élèves. Dans l’arrêt Kherouaa – qui a confirmé au contentieux, comme dans l’affaire Melle Yilmaz, l’avis du Conseil d’Etat donné en 1989 – le commissaire du gouvernement David Kessler rappelle dans ses conclusions : « L’enseignement est laïque, non parce qu’il interdit l’expression des différentes fois, mais au contraire parce qu’il les tolère toutes. ». Il indique que la distinction « n’a pas été suffisamment soulignée entre les obligations faites aux élèves et celles faites aux enseignants. Parce que l’enseignement est laïc, l’obligation de neutralité s’impose absolument aux enseignants qui ne peuvent exprimer dans leur enseignement leur foi religieuse. En revanche, parce que la liberté de conscience est la règle, un tel principe ne saurait s’imposer aux élèves qui sont libres de manifester leur foi, la seule limite à cette manifestation étant la liberté d’autrui ».

La question même de savoir si le rite du voile est comme ceci ou cela (sexiste ou arriéré ?) n’appartient qu’aux personnes qui le portent, et surtout pas à l’Etat, comme l’y engagent les textes relatifs aux droits de l’Homme, qui prescrivent sa neutralité, consistant très précisément à ne donner aucune opinion quant à une religion ou l’un de ses rites. L’Etat est sans religion ; il est neutre ; donc il n’est pas athée ni agnostique.

On en arrive à ce que cette neutralité soit maintenant comprise comme l’imposition (non pas à l’Etat… mais aux citoyens !) d’une norme « neutre » – vestimentaire ou selon les goûts… Par exemple, un béret basque, c’est neutre (si on n’est pas musulmane : il faut un minimum quand même – des jeunes filles auparavant voilées se sont vues interdire le port de bonnet, bandana, ou tout couvre-chef par des administrations de lycée). Ne porter que des vêtements qui coûtent cher est neutre. Faire participer des enfants à un défilé militaire, c’est neutre. Porter un T-shirt, un badge, où est écrit le nom d’une boîte, d’un parti politique, ou « Let things glide » (« Laisse glisser »), ou encore « E=MC2 », est neutre. Je dois déduire que certains artistes qui parlent de « religion de l’art » n’ont plus le droit de le dire dans l’enceinte d’un lycée. Chut ! Comme si vivre avec l’Autre impliquait de vivre sans l’Autre, au moins sans le voir.

La laïcité n’a de sens que dans une société multiculturelle et multireligieuse. Elle n’est plus d’aucune utilité sociale dans une société de « clones » culturels, où toute liberté d’expression serait purement bannie. La loi contre le voile est une trahison de la laïcité, une personne ne pouvant pas être laïque, ce caractère incombant aux institutions et aux agents de l’Etat.

« L’allégresse du cœur s’augmente à le répandre ; Et goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait, On n’en est pas content, si quelqu’un ne le sait. » (Molière) J’aimerais bien qu’on me montre, un jour, un seul être humain qui n’est pas prosélyte…

Et il serait bon de dire une bonne fois pour toute qu’aucune religion n’a jamais été contenue dans la « sphère privée », n’a jamais été une affaire privée. C’est pour cela que personne n’a songé à démolir les cathédrales, à interdire les processions, ou ne crie que la République est en danger quand sonnent les cloches d’une église. C’est pour cela que l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme précise que le droit de penser implique la liberté de manifester sa religion, notamment par les rites, « tant en public qu’en privé ». Et en effet, accorder la liberté de penser en muselant celle de s’exprimer ne rime à rien puisqu’on ne sait ce que pense quelqu’un s’il ne le dit. Quant à n’accorder la liberté de s’exprimer… qu’en privé, est une liberté du même acabit…

Pour faire passer le tout en tirant la raison tout à fait en bas – où est sa place dans ces circonstances – on y ajoute le procès des communautarismes, négligeant toutefois les formes de communautarismes les plus fréquentes chez l’Homme : la famille, les amis, les concerts de musique, les réunions à thème, les partis politiques, enfin notre vie en général …

Ce qui est problématique n’est pas la diversité culturelle mais l’existence de chances inégales en fonction des origines culturelles. Ce qui est choquant, ce n’est pas la différence mais l’assignation à des places dominées en fonction des origines. Ce qui produit du « communautarisme » c’est d’abord l’inégalité et non l’existence de différences culturelles – j’entends ici communautarisme au sens actuel, schizophrénique, du terme.

Si l’on en croit les conventions signées par la France, tout traitement différentiel des religions est évidemment prohibé comme discriminatoire (article 1er de la Constitution de 1958, article 14 de la Convention européenne des Droits de l’Homme, etc.). L’interdiction des discriminations est un principe essentiel, qui est étroitement lié au principe d’égalité.

Il m’a pourtant semblé qu’à l’entrée d’un lycée, on demandait à une athée sans signe vestimentaire distinctif de passer, à une catholique de cacher sa croix sous sa chemise et à une fille voilée… d’aller voir ailleurs.

Et la loi de 2004 a été élaborée à cette fin :

-     c’est du voile uniquement qu’il a été question dans la plupart des argumentaires pro-loi, même s’ils réclamaient, dans leur intitulé et dans leurs conclusions, une interdiction de « tous les signes religieux »;

-     c’est du voile uniquement qu’a parlé Jacques Chirac dans son discours du 17 décembre 2003 appelant le Parlement à légiférer ;

-     c’est sur le voile, et sur le voile seulement, que les députés ont glosé interminablement au cours des débats parlementaires.

Pour exemple, ci-suit les grandes contorsions d’esprit qu’a écrites M. Jean-Michel Dubernard, rapporteur de la Commission des affaires culturelles pour cette loi, dans son avis du 28 janvier 2004 : « L’ambiance générale dans certains quartiers ghettoïsés est marquée par un retour aux normes islamiques radicales. C’est par cette brèche, amplifiée par le recul du rôle intégrateur de l’école, que s’est engouffrée la perte du sens et du respect de la laïcité. […] Les travaux de la mission Debré comme ceux de la commission Stasi ont montré que le port du voile par de très jeunes filles est rarement un choix réellement libre. Il est le plus souvent le résultat d’une pression familiale ou environnementale ou une façon de se protéger de l’agressivité masculine. Il est parfois aussi un moyen de pression ou de culpabilisation des jeunes filles qui ne souhaitent pas le porter et qui constituent la grande majorité des élèves. Il a été constaté que le plus souvent, lorsqu’une élève exprime un sentiment religieux sincère elle est ouverte au dialogue avec l’équipe enseignante qui lui demande d’ôter son voile ou de le porter plus discrètement. […] Il s’agit de la violence qui a explosé ces dernières années, de la part des garçons à l’égard des filles et notamment des filles non voilées et des violences antisémites. » […] Bouquet final : « C’est dans les cités et les quartiers livrés au repli identitaire que la condition des femmes est la plus dégradée et que la contrainte masculine est la plus lourde. Les jeunes femmes sont l’objet de pressions sexistes qui leur imposent de porter des tenues jugées suffisamment pudiques et de baisser le regard. » […] Mais : « C’est la raison d’être du présent projet de loi qui ne vise nullement […] à stigmatiser telle ou telle religion » Ouf !

On comprend que, pour la Commission des affaires culturelles dans le cadre de la loi de 2004 et son rapporteur Monsieur Jean-Michel Dubernard : l’aspect matériel et économique des choses est secondaire dans les quartiers pauvres, car le gros problème est religieux, et que l’islamisme « radical » (il veut dire : « la violence ou l’intolérance au nom de l’islamisme » car pour lui « radical » semble être un gros mot) les problèmes donc, naissent dès-qu’une fille porte un foulard. Il est ainsi suggéré de faire disparaître les problèmes dans des foulards.

En outre, ce rapport semble totalement ignorer deux études importantes qui, parus en janvier 2001 et en septembre 2003, avaient porté sur ces sujets.

Dirigée par Horia Kebabza, une enquête sociologique auprès d’habitants du Mirail, à Toulouse, (Horia Kebabza, « Jeunes filles et garçons des quartiers, une approche des injonctions de genre », septembre 2003) avait pourtant su traiter les problèmes spécifiques qui se posent entre les sexes dans les banlieues, en les reliant au sexisme ambiant dans l’ensemble de la société, et en évitant les essentialismes douteux.

On y voit comment la « monofonctionnalité » de l’espace dans la cité tend à la réduire tout entière à un espace privé (l’une des interviewées raconte d’ailleurs qu’elle va acheter le pain en pyjama), ce qui favorise le contrôle des comportements par le voisinage ; comment les ragots deviennent la seule diversion à l’ennui qui règne, et la « réputation », le seul mode de distinction accessible à une population en mal de reconnaissance. Par l’affirmation d’une virilité exacerbée, les jeunes hommes tentent de compenser leur relégation sociale et économique.

Dans cette enquête, l’un des interviewés dénonce les images sexistes véhiculées par les médias et la publicité : « A la télé, ils montrent toujours que les femmes sont là pour servir l’homme, que ce sont des putes… Qu’elles sont là pour montrer leurs formes, pour faire vendre plein de choses. »

Le sociologue Daniel Welzer-Lang, qui l’étudie depuis quinze ans, définit la violence conjugale comme l’extension à la sphère privée d’une domination masculine à l’œuvre dans l’ensemble de la société.

On comprend alors pourquoi la violence conjugale est aussi largement courante dans les beaux quartiers. Elle y est moins fréquente que chez les chômeurs et les étudiants, mais plus que chez les ouvriers, selon l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff) parue en janvier 2001.

Cette enquête suggère aussi que les femmes plus diplômées attendent plus longtemps avant de signaler des violences conjugales – peut-être parce-qu’elles pensent plus souvent pouvoir régler les problèmes elles-mêmes – ce qui rend leurs plaintes plus rares mais pour des violences plus graves.

Horia Kebabza ajoute à propos des banlieues : « Mettre en place des stratégies individuelles pour « s’en sortir » signifie bien souvent « sortir » du quartier, quitter la cité. Le modèle de vie espéré se traduit dès lors par des aspirations tout à fait conformes aux valeurs de la culture individualiste dominante : un emploi, une maison, une famille. »

Mais, mettons néanmoins de côté la discrimination libérée par les débats de cette loi, d’ailleurs le plus communément appelé loi du foulard, et prenons le texte juridique seul, qui dit : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. ». Demandons-nous ce qu’implique cette interdiction du « port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse » :

Par Conseil d’Etat (20 mai 1996, Melle Mabchour) le juge a rappelé que le foulard « ne saurait être regardé comme un signe présentant par nature un caractère ostentatoire ou revendicatif ou constituant, par son seul port, un acte de prosélytisme ou de pression ».

Le Comité des droits de l’Homme de l’ONU, saisi en 2008 par un lycéen sikh, rendait un avis le 1er novembre 2012 dans lequel il enjoint l’Etat français à apporter la preuve, pour tout refus d’ôter un signe religieux, que ce refus porte atteinte « aux droits et libertés des autres élèves, ou au bon fonctionnement de son établissement », avant de sanctionner un élève. Dans le cas contraire, il s’agit d’une violation du Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques, selon cette instance.

C’est l’un des rares cas où un élève a eu gain de cause – après avoir été privé de lycée public néanmoins. Mais, mis à part ce cas où l’Etat fut sommé de réparer le préjudice, il apparaît ici que, en règle générale, on ne juge plus un individu par ses actes mais sur la présomption qu’un ensemble de pensées seraient reliées à cet acte (un prosélytisme, excessif, « ostentatoire », une volonté de nuire à la République, à l’enseignement, un sexisme, avéré sinon latent !) L’acte récriminé ainsi s’évanouit et, concrètement, peut devenir le port d’un foulard, chapeau, bonnet, une robe trop longue ou en définitive le fait de « n’avoir pas l’air d’une française ». La présomption stimule ainsi tous les fantasmes xénophobes et leur permet ensuite d’éclater au grand jour car des pratiques administratives et parfois juridiques ne les distinguent plus de la réalité.

Il n’y a rien de plus prévisible. Car cette loi, interdisant le « port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse », construit une essentialisation qui nie les différentes interprétations, sens, possibles du même acte, selon les différents courants religieux – de l’Islam en particulier, et surtout selon les différentes personnes qui portent le voile. La loi dit que toutes les femmes voilées sont les mêmes, ont les mêmes motivations et conceptions, leur déniant le statut de personnes, particulières. Par exemple, on va considérer qu’une française qui porte le voile est la même qu’une femme voilée en Arabie Saoudite, que son geste défend les mêmes valeurs, est la même chose, indépendamment du contexte. Nous comprenons ainsi qu’appartient au domaine de l’impensable, et même de l’impensé, cette stratégie, pourtant si banale, d’une jeune fille qui porte le foulard afin d’atténuer sur sa vie les effets de notre société sexiste où chaque femme est, au pire (et dès le premier abord) un objet sexuel potentiel, au mieux, et pour le dire vite, une potiche (par construction économique : les femmes étant massivement plus nombreuses à n’avoir pas d’emploi ou à être moins payées, leurs subsistances passent beaucoup plus souvent par la séduction d’un mari qui en a un – d’emploi).

Bref, déclarer : « tel signe est ostentatoire » est antinomique à : « telle personne est différente de telle autre », et s’en prend non pas à des comportements mais aiguillonne des projections et fantasmes faits à partir de ces comportements.

Un résultat est qu’à partir du moment où les questions liées l’immigration (et à ses enfants) ne sont plus posées à partir d’un vocabulaire de critique sociale (inégalité, injustice, classe sociale, sélection, discrimination, etc.) mais à partir d’une thématique essentialiste (nation, identité, communauté, etc.), une partie du projet de l’extrême droite est d’ores et déjà en œuvre.

Aspects concrets :

Si nous prenons comme base comparative le nombre de jeunes filles « voilées » recensées en 2003 par le ministère de l’intérieur (1250 situations), deux conclusions apparaissent « massivement » : une loi a été votée pour 1250 jeunes filles et la conséquence en a été que plus de 10 % de celles-ci ont été contraintes de quitter l’enseignement public. C’est au nom de l’enseignement et de la liberté des femmes qu’on a exclue des jeunes filles des écoles et lycées, et qu’on mesure les robes des autres pour y accéder. Bien entendu, ces chiffres mentent par occultation de toutes les exclusions indirectes c’est à dire de celles qui ont anticipé les difficultés et qui ne se sont pas présentées dans leur établissement scolaire en septembre.

Pour les autres années, l’exclusion indirecte devient prédominante, les personnes désirant porter un « foulard » ne se présentant plus du tout.

Le bilan ne peut cependant faire l’économie de la dimension qualitative c’est-à-dire des effets de l’obligation de retirer son « foulard » sur la subjectivité de certaines jeunes filles. Comment peut-on imaginer que l’imposition du dévoilement pour pouvoir rester scolarisée puisse se dérouler sans provoquer un sentiment de négation, de mépris et d’humiliation ? Les témoignages sont multiples qui démontrent la violence symbolique énorme ressentie par ces jeunes filles. Dès 2004, les témoignages sont parlants : « je sens comme une boule dans ma gorge » ; « maintenant j’ai l’impression que tout le monde me regarde » ; « je ne suis pas une pestiférée »[1].

Les effets ne sont pas moindres en 2006 comme l’illustre cet autre témoignage :

« Comment expliquer ce qu’est la souffrance de ne pas être soi-même, d’être contraint à se défaire tous les jours d’une partie de soi, pour acquérir simplement son droit… comment expliquer ce que c’est que d’être quelqu’un d’autre qu’on n’est pas, de huit heures du matin à six heures du soir, comment dire à celui qui ne sait pas que ça fait mal, que je ne suis pas moi lorsqu’on me contraint à ça… Que ça se vit mal…Comment dessiner ce que je ressens ? Une haine, une douleur continue et l’amertume, voilà ce que représente pour moi ce qui pour d’autres est si banal, le lycée. Pour chaque larme que j’y ai versée, chaque insulte que j’y ai entendue et chaque fois où j’ai eu envie de fuir de cette prison… pour chaque instant que j’y ai passé contre mon gré… »[2].

Les témoignages présents dans le livre « Les filles voilées parlent », paru en 2008, sont également significatifs du mépris et de l’humiliation ressentis. Et que l’on ne nous dise pas que ce sentiment n’est que momentané. Il faut vraiment se situer du côté des dominants ou avoir totalement exclu l’autre de son humanité pour considérer que la blessure morale que constitue le sentiment d’humiliation et de mépris puisse disparaître avec le simple effet du temps. Dix ans après, les jeunes filles qui ont été exclues en 2004 en parlent encore avec des mots qui soulignent l’importance de la violence subie :

« Après avoir subi l’humiliation, les questions du type « Tu le mets parce que tes cheveux sont sales ou tu as une maladie ? », l’isolation, la mise en quarantaine, la mise en cage comme un animal dans un zoo quand les élèves s’agglutinaient à la grande fenêtre pour voir quelle était cette nouvelle bête curieuse. »[3]

Ici, un lien vers quelques extraits d’interviews, de l’ouvrage « Des Voix derrière le voile » : http://indigenes-republique.fr/extraits-de-louvrage-des-voix-derriere-le-voile/

Là, un bilan sur l’application de la loi de 2004 : http://lmsi.net/Elements-d-un-futur-Livre-noir

[1]Abdelkader Belbahri, Traitement médiatique de l’affaire du foulard et regard des jeunes filles de tradition musulmane, in Jean Paul Payet et Alain Battegay, La reconnaissance à l’épreuve. Explorations socio-anthropologiques, Septentrion, Lille, 2008, p. 224.
[2]Témoignage d’Asmaa, élève en classe de terminale S de Saint Quentin, 11 mars 2007, http://oumma.com/Le-temoignage-d-un….
[3]Témoignage de Meriem, 19 mai 2014, http://15mars-libertes.com/w/spip.p…

2 – Réalités

a – Conditions matérielles

Généralités :

Contrevenant à l’idée que « tout bouge », les études statistiques faites ces dernières années en France, États-Unis et Japon, montrent qu’un humain y a environ 9 chances sur dix d’avoir le même niveau social que ses parents. Le « J’en connais un qui a réussi » ne change pas le sort des 9 autres, de même qu’un enfant de riches qui devient pauvre n’empêche pas les 9 autres de demeurer riches.

Selon une étude de l’INSEE publiée le 01/06/2003, portant sur les inégalités sociales d’accès aux grandes écoles :

« Les grandes écoles, institutions spécifiquement françaises, sont souvent présentées comme le creuset de la formation des élites dirigeantes de la nation. Unique voie d’accès, le concours d’entrée y exerce une sélection sévère censée reposer sur le seul mérite individuel. […] Une analyse portant sur l’origine sociale des élèves ayant accédé à ces grandes écoles des années 1940 aux années 1980 souligne la permanence d’une sélection sociale et culturelle très marquée. Les fils de cadres et d’enseignants ont toujours beaucoup plus de chances d’intégrer une grande école que les enfants issus des milieux populaires dans une période caractérisée par la généralisation de la scolarisation dans l’enseignement secondaire et ayant connu de nombreux changements dans la stratification sociale. En termes de chances relatives d’accès selon son milieu social d’origine, la base sociale de recrutement des grandes écoles semble même se resserrer dans les années 1980 après avoir connu une relative démocratisation à l’image de l’ensemble de l’enseignement supérieur. »

Pour un ensemble de raisons, notre population issue de l’immigration post-coloniale est la plus touchée par la pauvreté en France.Les fils et les filles d’immigrés africains, nés en France, sont deux fois plus au chômage que la population globale.

Les prisons :

Bien que légales, les études sur la population carcérale à partir de l’appartenance à catégorie sociale sont en France extrêmement rares. Elles sont, de surcroît, entièrement absentes du discours médiatique et politique. Il est vrai qu’elles sont immédiatement parlantes. Le fait qu’il ne soit pas possible de citer de chiffres récents est en lui-même significatif. Il indique non pas l’existence d’un complot du silence mais la production systémique d’une occultation sociale à partir de multiples processus : déterminants des recherches scientifiques, valori­sation de certaines thématiques de recherches et dévalorisation d’autres, échos médiatiques des recherches, procédures d’accès aux terrains, préoccupations des chercheurs et des labos, etc. Dans les rares travaux existant, citons l’enquête de l’INSEE publié en 2000 à partir d’un échantillon de 1700 détenus hommes.

Les employés forment ainsi 11.8 % de la population carcérale masculine, les ouvriers 49.8 % et les « sans profession » 13.7 %. Ces trois catégories sociales constituant les classes populaires, ces dernières représentent 75. 3 % de la population étudiée. En comparaison les « cadres et professions intellectuelles supérieures ne représentent que 3.3 % de la population carcérale ». Il ne s’agit pas d’un simple reflet de notre structure sociale dans les prisons. La comparaison entre la part quantitative de ces catégories dans la structure sociale et la part dans la population carcérale fait apparaître une surreprésentation incontestable : les ouvriers par exemple comptent pour 36.4 % de la population totale mais pour 49.8 % de la population carcérale.

Hôpitaux psychiatriques :

On y retrouve des résultats semblables. La violence des discriminations subies amène des fragilisations mentales destructrices conduisant fréquemment à l’hôpital psychiatrique. Cette conclusion est une banalité pour les habitants des quartiers populaires.

Pour être diffuse, la violence systémique des inégalités de classes et des discriminations sexistes et racistes n’en est pas moins une violence destructrice s’attaquant à l’intégrité physique et psychique. Frantz Fanon a démontré depuis bien longtemps déjà le mécanisme de cette violence subie à propos du racisme. Sans la prise de conscience des causes sociales et de la violence systémique subie, le dominé intériorise la responsabilité de sa situation : « Sil y a complexe d’infériorité, c’est à la suite d’un double processus : – économique d’abord ; – par intériorisation, ou mieux, épidermisation de cette infério­rité ensuite ». Le même auteur a également souligné la tendance à retourner contre soi la violence lorsque qu’aucun horizon d’émancipation collectif n’est disponible. Parlant de la violence coloniale et de ses effets sur le colonisé, il précise : « Cette agressivité sédimentée dans ses muscles, le colonisé va la manifester d’abord contre les siens. C’est la période où les nègres se bouffent entre eux … ».

La violence subie a besoin d’un canal d’expression politique collectif faute de quoi, elle se transforme en violence autodestructrice. Nous n’avons pas le choix : l’auto-organisation ou la destruction, l’émancipation collective ou la barbarie.

Ghettos :

La politique du logement des années 70 a donné la possibilité à une couche de la population de quitter un logement en immeuble pour emménager dans un logement privatif, fabriquant des ghettos pour les plus démunis qui sont restés. Aujourd’hui, quel instituteur, professeur de collège ou de lycée, a envie d’aller enseigner dans un quartier pauvre : le débutant qu’on envoie là-bas faire ses « classes », avant qu’un peu d’ancienneté lui donne la possibilité de demander à retourner dans son Toulouse natal ou ailleurs.

Discrimination au travail :

L’enquête du Bureau International du Travail faite en France sur les discriminations en fonction de l’origine aboutit à la conclusion que 4 employeurs sur 5 discriminent en fonction de l’origine. C’est à dire que c’est massif, systémique, structurel. Pour ceux qui vivent ça, c’est extrêmement destructeur, mais on ne le voit pas parce-que ça n’intéresse pas les médias.

L’enquête du Bureau International du Travail relate en 2008, en ce qui concerne l’emploi : « Collectivement, les employeurs testés ont très nettement discriminé les candidats minoritaires (d’origine maghrébine ou noire africaine) et seulement 11% des employeurs ont respecté tout au long du processus de recrutement une égalité de traitement entre les deux candidats […]

Près de 90% de la discrimination globale est enregistrée avant même que les employeurs ne se soient donné la peine de recevoir les deux candidats en entrevue. »

D’autres chiffres auraient pu être fournis concernant l’accès au logement, les niveaux de formation, les qualifications, le traitement par l’administration, etc…

De plus, l’inscription dans la durée du processus de paupéri­sation ne peut que susciter des tendances au développement d’un rapport craintif, sceptique, désespéré, etc., à l’avenir. L’expérience du devenir adulte est, chez les pauvres, marquée par l’impossibilité de se projeter dans un avenir, même proche, la précarité engendrant l’assignation à une temporalité de l’immédiat.

Ce qui est surprenant ce n’est pas que des quartiers explosent régulièrement mais le fait qu’ils n’explosent pas plus souvent. L’explication est logique : ils n’explosent pas parce qu’une partie de leurs habitants implosent.

b – Contrôles de police

Une étude sur cinq sites parisiens (dans et autour de la Gare du Nord et de la station Châtelet-Les Halles) portant sur 500 contrôles de police révèle les constats suivants :

  • les contrôles ne se déclenchent pas « sur ce que les gens font, mais sur ce qu’ils sont, ou paraissent être »,
  • « les Noirs courraient entre 3,3 et 11,5 fois plus de risques que les Blancs d’être contrôlés » sur les sites d’observation,
  • « Les Arabes ont été généralement plus de sept fois plus susceptibles que les Blancs d’être contrôlés ».

A ces contrôles plus fréquents s’ajoutent les attitudes humiliantes que l’anthropologue Didier Fassin a étudiées en accompagnant un service de la Brigade Anti-Criminalité (BAC). Voici ce qu’il en dit :

« D’une manière générale, les provocations individuelles (…) sont fréquentes, en voiture ou pendant les interpellations. Des mots blessants, des gestes brutaux, des bousculades, voire des insultes. Au point que c’est un des apprentissages qu’on reçoit quand on est adolescent dans les cités, les parents leur enjoignent : Ne répondez pas aux provocations des policiers. »

Nous ne sommes pas, bien entendu, en présence d’une « essence » raciste de la police et des policiers mais bien du résultat d’un système de fonctionnement alliant des héritages culturels, des missions précises orientant les pratiques, des modes de fonctionnement, etc. Quelques études se sont penchées sur ces processus systémiques. Celle du commissaire de police Emmanuel Blanchard souligne une continuité de discrimination avec des structures spécifiques pour les Algériens (Brigade Nord-Africaine de 1925 à 1945 puis Brigade des Agressions Violentes à partir de 1953), présentes dans le vocabulaire lui-même : « Plus tard l’expression : « individu de type N.A. » pour nord-africain a été employée dans les télégrammes et les messages radios. C’était pour préciser un signalement à l’attention des véhicules en patrouille. Cette expression est encore utilisée quelquefois. Elle est de plus en plus remplacée par « de type maghrébin ». Je n’aime pas l’entendre, comme celle de « J.V. » pour jeune voyou.»[1]. Emmanuel Blanchard rappelle également les circulaires et notes confidentielles[2] appelant les policiers à ne pas utiliser les mots « bicot » et « raton » soulignant ainsi la banalité de cet usage. Bien sûr, on ne peut pas réduire les rapports entre les forces de polices et les jeunes des quartiers populaires à ces héritages de structure et de culture. Mais les éliminer entièrement est tout aussi réducteur. Ils font partie, avec d’autres, des matériaux qui ont produit le système policier actuel dont une des caractéristiques est de comporter une norme raciste, sexiste et homophobe. La psychologue de la police Dominique Lhuillier souligne l’effet reproducteur de cette norme : on n’entre pas dans la police par conviction raciste mais on le devient ensuite par imprégnation des relations de travail[3].

Le système policier se caractérise également par une « norme de virilité » lourde de conséquences dans le rapport aux jeunes des quartiers populaires. Cette norme est produite et reproduite par les dispositifs de formation.

Ajoutons à ces matériaux la politique du chiffre utilisée périodiquement par les différents gouvernements pour mettre en scène la fermeté dans la « lutte contre la délinquance », le ciblage particulier de certains quartiers en fonction de leurs caractéristiques socio-économiques et ethniques, l’image de ces mêmes quartiers dans le champ médiatique, etc., l’ensemble de ces matériaux font système pour produire « la mort des frères ».

        2

Le système médiatique : il n’y a pas que la police qui intervienne dans la production d’un contexte et d’un climat meurtriers. La presse intervient également en amont et en aval de ces moments. En amont, elle contribue à forger une image des quartiers populaires, de leurs habitants et de leurs jeunesses en termes de dangerosité, de décomposition et d’irrationalité. Ici aussi, nous ne sommes pas en présence d’une volonté machiavélique de déformer la réalité mais d’une production systémique. Espace de non-droit, « territoires perdus de la république », lieux de la décomposition, du trafic et de l’isla­misme, etc., l’image a vraiment de quoi faire peur même à des policiers entraînés.

Loin d’être de simples « bavures », les drames réguliers qui ensanglantent les quartiers populaires sont le résultat d’un fonctionnement systémique. Ainsi, les morts de Noirs et Arabes reviennent régulièrement dans l’actualité. Le livre récent « Permis de tuer, Chronique de l’impunité policière » relate six de ces crimes et les luttes qu’ils ont suscitées avec le texte de présentation suivant :

« En France, la peine de mort a été abolie en 1981, mais le permis de tuer existe toujours. Les violences policières et les crimes policiers rythment la vie des bidonvilles et des quartiers populaires depuis des dizaines d’années. Avec plus de dix morts connus par an, leur actualité demeure brûlante. Donner un chiffre exact s’avère difficile, mais nous savons que plusieurs centaines de morts ont été recensées au cours des trente dernières années. »

Au moment des drames et des révoltes, le rôle des médias n’est pas moins problématique. La « version policière » des faits est la seule qui a véritablement droit au chapitre. De même que les révoltes sont systématiquement renvoyées à des réactions « émotives ». Le facteur déclencheur est systématiquement le seul pris en compte pour analyser les révoltes requalifiées de « violences urbaines ». Les causes plus profondes de la révolte sont éludées (paupérisation, discriminations, rapport avec la police, etc.).

[2]Emmanuel Blanchard, L’encadrement des algériens de Paris (1944-1954), entre contraintes juridiques et arbitraire policier, Revue Crime, Histoire et Société, volume 11, n° 1, 2007, p. 9.

[3]Dominique Lhuillier, Les policiers au quotidien : une psychologue dans la police, L’Harmattan, Paris, 1987.

 c – Violence physiques

Le rapport 2013 de la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme), comme celui de l’année précédente, enregistre une hausse importante de l’islamophobie. Celle-ci ne correspond à aucun virus qui serait venu de l’extérieur de la société française pour la contaminer. Il est directement en lien avec les débats impulsés d’en haut par l’État français et relayés par des médias en quête de sensationnalisme. Voici ce que nous dit le rapport :

« Cette spécificité du rapport à la communauté des musulmans s’affirme également dans le temps. Si on le compare avec les séries de questions des années 90, on constate qu’à l’époque les musulmans étaient moins rejetés que les « Arabes » (de 3 à 5 points d’écart). Autrement dit, ils n’occupaient pas la place de la minorité « la plus détestée ». Un des facteurs est sans doute la manière dont les débats publics autour de l’immigration étaient structurés. L’islam et les musulmans n’étaient pas autant sur la sellette comme dans la décennie qui va suivre. On peut d’ailleurs penser que le « cadrage républicain » , qui oppose islam et valeurs républicaines, a pu libérer une parole xénophobe en la légitimant, de la même façon que le « racisme déguisé » fondé sur des différences culturelles s’avère beaucoup plus accepté que le « racisme flagrant » postulant l’infériorité morale voire génétique des minorités. »

Les statistiques du ministère de l’intérieur ne distinguent que depuis 2010 les actes islamophobes. Auparavant, l’amalgame était fait avec l’ensemble des actes racistes. Le rapport de la CNCDH 2013 souligne quelques leçons de ces statistiques : une hausse depuis trois ans des actes islamophobes ; un nombre de 226 actes comptabilisés par les services de police et de gendarmerie se décomposant en 62 « actions » et 164 menaces ; les actes islamophobes touchent particulièrement les femmes voilées (14 des 17 actes de violences sur personnes recensés ont eu pour cible des femmes portant le foulard). Bien entendu ces chiffres sont largement sous-estimés, la plupart des victimes ne déposant pas plainte compte-tenu de l’état des rapports entre la police et les populations issues de l’immigration post-coloniale.

Le nombre d’actes islamophobes pour le premier trimestre 2015 a égalé celui de toute l’année 2014.

Ce racisme tue : il n’y a pas une émeute en France qui n’ait commencé par la mort de quelqu’un, souvent un jeune à l’occasion d’une bavure policière.

d – Donc…

Ces conditions révèlent une discrimination massive et systémique rendant pour de nombreux jeunes l’avenir impensable. Elles soulignent une précarité rendant la quotidienneté invivable. Elles mettent en exergue un rapport à la police rythmé de contrôles au faciès à forte régularité et producteur d’un sentiment diffus d’insécurité. Elles dévoilent une mise en suspicion permanente dans les médias avec pour ces dernières décennies une islamophobie en croissance exponentielle.

Il est trop facile de dénoncer la seule extrême droite ou la droite et leurs dérives. En réalité, ces dérives s’appuient sur un discours consensuel que véhiculent aussi bien des radios publiques, comme France Culture ou France Inter, que des journaux comme Le Nouvel Observateur ou les autres maga­zines. Là, bien sûr, les préjugés sont emballés dans un discours pseudo-laïque ou humaniste, mais alimentent l’idée d’une différence fondamentale entre « eux » et « nous », d’une menace permanente à laquelle notre société serait confrontée (non pas la crise, le chômage, les inégalités, etc., mais bien les Autres)…

 II – Racisme humanitaire

L’insulte ou la condescendance, le paternalisme, le maternalisme ou le fraternalisme d’une part et la condamnation indignée d’autre part, la diabolisation ou l’infantilisation, etc. sont des attitudes politiques extrêmement fréquentes à « gauche » et même à « l’extrême-gauche » dans les analyses sur les quartiers populaires et leurs habitants. Elles ont été présentes au moment des débats sur la loi d’interdiction du foulard à l’école, lors des révoltes des quartiers populaires en novembre 2005, au cours des multiples débats sur la revendication d’une régularisation de tous les sans-papiers, etc.

Elles sont présentes également dans les commentaires des résultats électoraux en Tunisie et en Égypte comme elles l’étaient au moment des agressions contre l’Irak, l’Afghanistan ou la Libye. Il a été asséné que la France devait débarrasser la Syrie d’un tyran mais rien du fait que ce « tyran » a été élu démocratiquement par son peuple, qu’il s’agit du président. Les syriens ne savent pas voter ?

On nous parle de l’urgence des guerres, de leur nécessité pour sauver des populations ou renverser un dictateur, mais pas des résultats de nos guerres dans ces pays : destructions de civilisations entières, morts à très grande échelle. Les guerres menées font apparaître de plus en plus nettement leur seul résultat : le chaos. Ce résultat n’est pas dû à un manque de précision de nos missiles mais s’explique par des enjeux géostratégiques. Mais ces enjeux disparaissent entièrement du débat pour ne laisser place qu’à l’urgence d’un consensus « anti-barbare ». Ce climat et ces explications permettent de ne pas interroger les tactiques et stratégies concrètes : soutien à des groupes que l’on prétend combattre ensuite, présentation de monarchies obscurantistes (Arabie Saoudite, Qatar, etc.) comme des alliés, etc. La construction médiatique des djihadistes s’inscrit ainsi dans une stratégie guerrière. Peu importe que cela se réalise de manière consciente ou non par les acteurs des médias : le résultat est le même.

Mais fabriquer, très concrètement, des djihadistes : leur fournir armes, moyens financiers, entraînement militaire, les fédérer, soutenir les dictatures qui les forment idéologiquement et les appuient financièrement et militairement, s’inscrit aussi dans une stratégie guerrière. C’est ce qu’affirme Zbigniew Brzezinski, conseiller du président Carter, dans des propos recueillis par Vincent Jauvert, pour Le Nouvel Observateur du 15 janvier 1998 : « L’opération Ben Laden a été une excellente idée. Et vous voulez que je le regrette ? ». En effet, dans les années 80, les États-Unis s’occupèrent de la formation et de l’encadrement des combattants islamistes extrémistes en Afghanistan, combattants recrutés par l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Dans les années 90, ils remirent le couvert en Bosnie, avec l’appui de l’actuel roi Saoud, et dix ans plus tard au Kosovo, soutenus par les bombardements de l’OTAN pour aider l’UCK.

Dans un contexte de stigmatisation des musulmans, Hollande et Valls ont aussi trouvé le bon islam : celui de l’Arabie Saoudite. Monsieur Hollande est allé aux obsèques du roi Abdallah qualifié de « grand souverain ». La présidente du FMI Christine Lagarde en a même rajouté une couche en affirmant sans rire que le défunt était un grand « ami des femmes ». Peut-être parce-qu’en Arabie Saoudite, est interdit à toute femme de suivre des études, de conduire une voiture ou de se rendre à l’hôpital sans son mari. Pour la population saoudienne, propriété de la famille Saoud – comme l’indique le nom du pays – renier sa foi est puni de mort, tout comme l’homosexualité. Un voleur y a la main coupée et, en mai 2012, cinq Yéménites accusés de « sodomie » ont été décapités et crucifiés par le gouvernement.

Outre qu’elle finance des coups d’État pour renverser les gouvernements laïcs et progressistes, l’Arabie Saoudite répand leur doctrine obscurantiste dans l’ensemble du monde arabe et aussi en Europe à travers un énorme réseau international de propagande et de formation. Le Qatar joue le même rôle. Louis Caprioli, ancien sous-directeur de la lutte contre le terrorisme à la DST, déclarait le 8 octobre 2012 : « Des français vont en Tunisie s’entraîner dans des camps djihadistes tunisiens financés par le Qatar, ou en Libye, notamment dans la région de Derna, où des gens s’entraînent avant d’aller faire le Djihad en Syrie » . Yves Bonnet, ancien directeur de la DST, exprimait le même jour dans la Dépêche du Midi : « On n’ose pas parler de l’Arabie saoudite et du Qatar, mais il faudrait peut-être aussi que ces braves gens cessent d’alimenter de leurs fonds un certain nombre d’actions préoccupantes. » 

La « démocratique » Arabie Saoudite était également Charlie, le 11 janvier 2015, par la présence à la manifestation de son ministre des affaires étrangères Nizar al-Madani. Deux jours plus tôt, le blogueur saoudien Raïf Badawi recevait ses 50 premiers coups de fouets. Il est en effet condamné à 10 ans de prison et 1000 coups de fouets (50 tous les vendredis) pour avoir critiqué les dignitaires religieux du royaume.

Il semble que la France, tant dans sa politique officielle que ses médias de masse, vole au secours de toute dictature ou tout groupe extrêmement violent capable avec notre aide de déstabiliser un gouvernement qui pourrait se soucier plus de son peuple que des bénéfices de Total, Dassault, Bouygues ou Lagardère. Pourquoi n’y a-t-il jamais de campagne de presse contre l’Arabie Saoudite ou le Qatar, en comparaison desquels tout pays semble une démocratie ? La France soutient, finance et arme les pires barbares de la planète – comme les terroristes en Lybie[1], en Syrie ou bien les nazis d’Ukraine[2], quand ce n’est pas elle qui bombarde directement : le 23 avril 1999, l’OTAN a bombardé la télévision à Belgrade, faisant 16 tués (et tous les médias occidentaux ont applaudi à cette « victoire contre la machine de guerre serbe »), en 2011, l’OTAN a de nouveau bombardé des journalistes à la TV libyenne.

[1]En Libye, la chute de Kadhafi fut rendue possible par une alliance entre d’une part des forces spéciales françaises, britanniques, jordaniennes et qataries, et d’autre part des groupes rebelles libyens. Le plus important de ceux-ci était bel et bien le Libyan Islamic Fighting Group (LIFG), qui figurait sur la liste des organisations terroristes interdites. Son leader, Belhadj, avait deux à trois milles hommes sous ses ordres. Sa milice eut droit à des entraînements états-uniens juste avant que ne commence la rébellion en Libye.
[2]En Ukraine, après le récent coup d’État des nazis, l’Union Européenne a aussitôt proposé de signer avec ce pouvoir illégitime un accord d’association. Mais il est devenu très difficile d’occulter le rôle prépondérant des milices néo-nazies en Ukraine. Régulièrement la presse anglo-saxonne revient sur les dizaines de groupes de volontaires paramilitaires ouvertement néo-nazis financés par les oligarques portés au pouvoir lors des événements chaotiques du Maïdan. Ces “affiliés” au gouvernement ukrainien sont comme nous le savons devenus un allié officiel de l’OTAN. Cette extrême droite réellement antisémite est la plus radicale depuis l’après-guerre. Les exactions de ces milices n’échappent pas à certains observateurs. Il y a un an, Amnesty International nous alertait sur les violations des droits de l’homme et les exécutions du bataillon Aidar, une unité au service de Kiev qui sévit en terrorisant les civils dans le Donbass.
Le parti Svoboda n’a supprimé le symbole nazi qui lui tenait lieu de logo qu’en 2008. De nombreux membres de Svoboda sont des anciens du groupe paramilitaire « Patriotes ukrainiens », ouvertement pro-nazi, qui appelait à purger le pays de ses Juifs et de ses autres minorités. Les deux organisations se sont aujourd’hui séparées « officiellement ». Des responsables de Svoboda se sont aussi illustrés par des remarques homophobes, racistes et antisémites.

3

En mars 2014, Laurent Fabius, notre Ministre des affaires étrangères, échange cordialement une poignée de main avec le leader de Svoboda Oleh Tyahnybok qui a déclaré entre autre : “il faut purger 4000 juifs en Ukraine”.

Étant donné qu’en Ukraine le salaire minimum et le salaire moyen sont de 30% inférieurs aux salaires chinois, cet accord européen avec notre nouvel « ami » est parfait pour ceux qui souhaitent des salaires plus bas pour l’Europe.

En effet, « l’association » avec des pays où la main d’œuvre est plus dépréciée permet à ceux pour qui 5000 km n’est pas un problème, le grand capital, de mettre en concurrence tous les travailleurs et ainsi amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont les plus bas. Cette « concurrence libre et non faussée » permet aussi de mettre à « égalité » chaque multinationale brassant des milliards avec toute entreprise locale, c’est à dire élimine ces dernières.

III – A qui profite le racisme ?

« L’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Il se sent à son égard membre d’une nation dominatrice, devient, de ce fait, un instrument de ses aristocrates et capitalistes contre l’Irlande, et consolide ainsi leur pouvoir sur lui-même. Des préjugés religieux, sociaux et nationaux le dressent contre l’ouvrier irlandais. [...] L’irlandais lui rend la pareille largement. Il voit en lui à la fois le complice et l’instrument aveugle de la domination anglaise en Irlande. Cet antagonisme est entretenu artificiellement et attisé par la presse, les sermons, les revues humoristiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes au pouvoir. Cet antagonisme constitue le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, en dépit de sa bonne organisation. C’est aussi le secret de la puissance persistante de la classe capitaliste, qui s’en rend parfaitement compte. » Karl Marx, lettre de 1870.

« Bien sûr, il y a l’économie et le chômage […] Mais l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire ». Discours de Manuel Valls, le 4 avril 2016 au théâtre Dejazet à Paris.

L’islamophobie sert à diviser les gens qui en Europe sont de plus en plus en colère contre pauvreté grandissante et précarité, à l’heure où ceux à qui est constamment donné la parole prônent la réduction des salaires, des retraites, des budgets de santé et des écoles.

Car trente ans de dérèglementation en tous genre : commerciale, financière, trente ans de baisse du coût du travail, de démolition réglementaire du droit social, n’aurait pas permis d’aller assez loin.

Aujourd’hui, « c’est la crise » : les bénéfices des multinationales crèvent les plafonds chaque année… Comme les autres, Total avait, en 2008, battu tous ses records ! Les comptables n’ont jamais vu autant de richesse qu’aujourd’hui… Le nombre de milliardaires a doublé en dix ans et si Mr Warren Buffett, 3ème fortune mondiale, dépensait un million de dollars par jour il lui faudrait 160 ans pour utiliser sa fortune – ce citoyen des États-Unis a déclaré : « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été si prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de gagner. »[1]

[1]New York Times, 26 novembre 2006

Ceux qui imposent ces politiques ont intérêt à cacher ces paradoxes, et proposer d’autres divisions de la société.

Ainsi, le travail politique qui a conduit à augmenter l’écart entre les plus riches et les pauvres est en partie justifié par une ethnicisation systématique des problèmes sociaux, que l’on voit à l’œuvre dans les médias dominants.

Exemple : novembre 2005, la grande explosion des quartiers populaires, 400 quartiers pendant 21 jours, est expliquée par des ministres et débattue dans les médias selon les thématiques suivantes : « dans la culture maghrébine et subsaharienne, il y a un rapport aux enfants qui les laissent jouer dans la rue », ou bien : « ça vient des noirs, parce-qu’il y a la polygamie » (qui embraserait 400 quartiers pendant 21 jours !), ou encore « on a les intégristes, les ethnies… »

Les comportements humains sont expliqués à partir des idées, de « l’esprit », des représentations, des « valeurs », occultant les bases matérielles des comportements humains c’est-à-dire pour notre sujet les injustices, les inégalités sociales, les discriminations sexistes et racistes.

On observe la négation des causes internes aux pays occidentaux.

Tout ceci nous habitue à voir les populations victimes de pauvreté comme la cause des difficultés. « Nous venons d’un pays en voie de développement, alors nos cerveaux sont considérés eux aussi en voie de développement ! » dit Fatima, institutrice à Bruxelles. Si les victimes sont les coupables, il n’est pas étonnant que l’islamophobie soit la forme actuelle du racisme, car elle permet d’essentialiser l’ensemble des populations issues de l’immigration, du colonialisme, populations les plus touchées par la pauvreté en France.

Concernant les attentats de janvier 2015 à Paris, l’explication médiatique en termes « d’auto-radicalisation » devenue courante ne rompt pas avec cette négation des causes de la demande. Les offreurs seraient devenus des experts de l’endoctrinement informatique et cela suffirait à expliquer le processus. Ici aussi l’interrogation sur les facteurs qui rendent certains plus perméables à cette offre est évacuée.

Il faut se pencher sur les processus d’émergence et de développement de cette demande « made in France ». A ce niveau, force est de faire le lien avec les processus de paupérisation et de précarisation massive qui touchent les classes populaires. L’existence avérée de candidats « djihadistes » non issus de familles musulmanes souligne que c’est bien l’ensemble des classes populaires qui sont concernés par ces processus conduisant les plus fragilisés de leurs membres à sombrer dans des comportements nihilistes. Force également est de faire le lien avec les discriminations racistes systémiques et institutionnelles qui abîment des vies pour nos concitoyens noirs, arabes et musulmans. Force enfin est de prendre en compte dans l’analyse les effets des discours et pratiques islamophobes qui se sont répandus dans la société française et qu’il est de bon ton de relativiser, d’euphémiser, voir de nier. Ce sont l’ensemble de ces processus qui conduisent à l’émergence du nihilisme contemporain.

La vision méprisante des habitants des quartiers populaires comme « sous-prolétariat » incapable de penser politiquement conduit à sous-estimer le besoin du politique dans les classes populaires en général et dans leurs composantes issues de l’immigration post-coloniale en particulier. Ces citoyennes et citoyens observent le monde et tentent de le comprendre avec les grilles disponibles dans une séquence historique donnée. Ils et elles ne peuvent que constater que des guerres se multiplient et que l’on trouve des financements pour le faire alors qu’on leur serine que les caisses sont vides. Elles et ils ne peuvent qu’interroger la soi-disant nécessité urgente d’intervenir en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Libye, en Côte d’Ivoire, au Mali, etc. et à l’inverse la soi-disant nécessité urgente à soutenir l’État d’Israël en dépit de ses manquements à toutes les résolutions des Nations-Unies. Tous ces facteurs conduisent pour la majorité à une révolte qui cherche un canal d’expression et pour une extrême minorité à l’orientation nihiliste.

Considérant les attentats, le : « Bien sûr, il y a l’économie et le chômage […] Mais l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire », de Manuel Valls et autres, nous jettent nous, français, dans l’incompréhension totale et la stupeur vis-à-vis, pourtant, de personnes françaises ayant vécues en France, non atteintes de troubles psychotiques, enfants de l’école française et de ses programmes d’éducation.

On n’y comprend rien car, plus généralement, « la bataille culturelle et identitaire » est le nuage des abstractions profondes et insaisissables, alliant tout et son contraire, fatras agréablement sommaire qui serait gravé dans le marbre et dont il s’agirait de préserver «l’unité » : le saucisson uni à la liberté, Clovis et la République, la chrétienté et la laïcité anti-religieuse, « les français sont des veaux » de Charles De gaule et la société du mérite, la culture qui sauvera la France et congédier les professeurs - « la bataille culturelle et identitaire », donc, ce n’est pas encourager la culture et l’identité mais bien mépriser les cultures et les identités ; c’est surtout cacher les réalités matérielles dont nos vies sont faites, les réalités sociales étant alors métamorphosées en problématique ethnique ; c’est aussi empêcher l’union des forces progressistes françaises en les divisant en « français » et « moins français ».

IV – Laïc

Nous avons vu que la laïcité, de laïos, peuple, est l’affirmation de la souveraineté du peuple contre le pouvoir qui empêche la liberté, l’égalité, la fraternité. Et que le pouvoir exerce son emprise contre la souveraineté populaire par le biais de croyances religieuses.

Quelles sont les croyances religieuses qui aujourd’hui font intérioriser le pouvoir par le peuple ? Quelles sont les croyances religieuses qui empêchent l’affirmation du laïos, l’affirmation de la souveraineté populaire?

1- Pouvoir sur notre destin collectif : Miracle du capital créant la richesse

Aujourd’hui, à 13 heures 07, on a vu comment l’argent « travaille » : des billets de banque se sont levés, ont servi le café, puis emmenèrent les enfants à l’école, avant de commencer à construire des ponts, etc…

Ce miracle quotidien justifie qu’il soit normal de tirer un revenu d’un patrimoine. Tant que nous pensons que le patrimoine est source de production de valeur, il semble légitime qu’il y ait un revenu du patrimoine. On va se battre sur le fait que le revenu est excessif – cf Picketti – mais qu’enfin il est normal qu’il y ait un revenu du patrimoine.

Si demain matin tout le monde s’arrêtait de travailler, un billet de banque ne servirait plus à rien. La valeur de l’argent se fonde sur la capacité à produire de la population.

Mais si les travailleurs travaillaient isolément, sans rapport les uns avec les autres, chacun essayant de faire tout pour lui-même, il y aurait beaucoup moins de production. Qu’il y ait plus de production est le crédit de la société, c’est le crédit social. Or les financiers, particulièrement les banquiers, ont pris la propriété de ce crédit social, qu’ils transforment eux-mêmes en argent, parce-qu’on leur a donné ce droit là, de changer le crédit de la société en argent. Et quand ils l’ont changé, ils le prêtent. À qui ? Aux propriétaires du crédit social : aux producteurs, à la population pour faire des choses. Ensuite ils font payer des intérêts et font rembourser pour avoir pris le crédit et l’avoir prêté.

Un investisseur qui investit, dit-il, un million d’euros dans une boîte, il n’a pas un million d’euros dans une valise, ni même un million de valeur – sauf à connaître les recettes de cuisine permettant de manger des chiffres. L’investisseur n’a qu’un droit, légal, institué, sur la valeur : il exerce un droit de propriété lucrative sur une partie de la valeur qui est attribuée au travail en train de se faire, droit qui s’exerce si la monnaie préexiste. Un titre ne vaut que ce que le droit de propriété lui donne d’autorisation à ponctionner une partie de la monnaie en train de circuler comme expression du travail que nous sommes en train de faire. Dit simplement, un titre n’est pas de la valeur mais un droit sur la valeur – valeur issue du travail et des ressources naturelles.

On peut le constater concrètement. Les premières fortunes françaises avoisinent vingt milliards d’euros, mais ne considérant que la fortune personnelle de Monsieur Bolloré par exemple, de 4,8 milliards d’euros, celle-ci équivaut au salaire d’un ouvrier gagnant 2000 euros net par mois – un bon salaire – s’il travaille pendant… 200 000 ans – sans dépenser un seul euro. Que l’on admette ou pas l’apparition de l’homo-sapiens sur Terre il y a 35 000 ans, considérer cette somme comme le fruit du travail de Monsieur Bolloré, ou une valeur accumulée par sa famille, est du même degré de vraisemblance que si j’affirme qu’il a fait surgir les murs de Paris en jouant d’une harpe magique, qu’il crée les étoiles chaque nuit ou que sa langue tirée abrite une armée et sa gorge les habitants d’une ville. C’est pourtant le langage de dormeur qu’on tient les yeux ouverts, debout, parlant, ayant admis qu’une fortune permettrait de commander non pas aux hommes mais aux éléments, aux montagnes et à la Lune.

Cette croyance que le patrimoine est ou génère de la valeur économique assure le pouvoir de la classe capitaliste, puisque le capital repose précisément sur la propriété lucrative des outils de travail par cette classe – propriété lucrative, c’est-à-dire s’enrichir à la seule raison qu’on possède une usine, des actions, ou de l’argent qu’on vend pour que d’autres puissent travailler… Ainsi nous nous soumettons à cette institution majeure du pouvoir de la classe dirigeante sur nos vies.

Nous pensons comme s’il n’y avait aucun pouvoir exercé lors de toute création monétaire, et dans un cadre où la monnaie serait une institution diaphane servant à troquer des valeurs d’usage entre elles.

Le résultat de cela est que de petits groupes d’hommes à la tête de grandes sociétés exercent le pouvoir et le contrôle sur la richesse et les affaires du pays. Ils nomment « économie privée » l’acheminement des trois quarts des matières premières de base nécessaires à des dizaines de millions de personnes (et à des centaines de millions de consommateurs quand il s’agit d’énergie) et appellent « propriété privée » la haute main sur toutes les phases successives du traitement de ces matières premières, jusque et y compris la fabrication des produits finis. Ainsi la production et les producteurs sont à la merci de ceux qui « prêtent » le crédit de la société. Si on refuse leurs conditions, on est obligé de se passer de l’argent, de se passer du crédit qui nous appartient. Et si on accepte leurs conditions, on s’endette. On s’endette pour toute la production qu’on va faire et au-delà.

2- Pouvoir sur nos vies individuelles : Miracle du capital créant le travail :

Aujourd’hui, à 13 heures 07, on a vu comment l’argent « travaille » : des billets de banque se sont levés, ont servi le café, puis emmenèrent les enfants à l’école, avant de commencer à construire des ponts. C’était merveilleux ! Nous avons pleuré, puis loué les grands patrons qui, eux, à la raison qu’ils connaissent personnellement notre dieu Le Marché, créent l’emploi avec leurs décisions magiques. Enfin nous avons honni les grévistes – ces saboteurs – car ils sont la source de tout mal dans notre pays et, étant hérétiques, sont comme bêtes sauvages, incapables d’élévation, de vision du lointain, du demain – notre paradis. Ceci car le Gréviste a des intérêts. Le Patron n’en a pas. Le Patron ne veut que redresser l’économie, par son intelligence. Le Saboteur ne peut pas.

a) Définition du travail

Notre religion capitaliste nous dit que chaque travailleur, quand bien même son activité est utile, ne crée pas d’emploi (et le salaire qui va avec). Elle définit les travailleurs comme producteurs de valeurs d’usage (leur activité sert) mais pas comme producteurs de valeur économique (seuls les investisseurs, les capitalistes, auraient cette capacité).

On dépeint les travailleurs comme des enfants, incapables de travailler par eux-mêmes. Ce schéma est introduit dans les têtes dès l’enfance, par les parents, les professeurs, les conseillers d’orientation, pour que le futur adulte entre en conformité avec les « exigences du Marché du travail ».

D’où, dans la religion capitaliste, pourquoi la Terre devient, ou peut devenir, un enfer, pourquoi l’enfer nous menace, ou nous touche : par ceux qui ne « gagnent pas leurs vies » – quelles que soient leurs activités. Les activités n’ont de valeur, pour la survie de notre espèce, que dans l’emploi. Un chômeur quand il a une activité ne travaille pas mais est un assisté, tandis qu’un salarié travaille, est utile à la société, quoiqu’il fasse. Y compris : concevoir un objet technologique à obsolescence programmée, enseigner les mathématiques financières, vendre des semences non reproductibles, créer des mensonges publicitaires ingénieux afin que celui qui y met le plus d’argent vende plus qu’un autre, toutes activités dont l’utilité sociale peut être très faible. Car toute activité hors emploi est du loisir, dépendant de l’activité dans l’emploi – emploi dont la société ne peut se passer.

Ainsi, faire des enfants et les élever, qui pourrait sembler une chose fondamentale à notre espèce, est assimilé à du loisir, par une constante confusion entre richesse créée et valeur économique créée (argent créé). Confusion qu’on pourrait lever en remarquant qu’un accident de voitures, où plusieurs véhicules vont à la casse, détruit de la richesse, mais crée de la valeur économique, de la monnaie, en termes d’assurances, de transports de pompiers, hôpitaux etc… alors mis en œuvre. De même, inventer des composants électroniques plus fragiles, un ordinateur qui a une durée de vie de trois ans plutôt que cinq, génèrent moins de richesse, mais donnent plus de valeur économique, plus d’argent, plus de pollution aussi, de maladies – dont on ne peut se passer puisqu’il n’y a pas de salut hors de l’emploi.

Ainsi, qu’est-ce-que travailler ? Quand on dit « Je cherche du travail », on voit bien que le mot travail ne s’emploie pas au sens de « produire des choses utiles ». Parce-que tout le monde passe son temps à produire des choses utiles. C’est au sens de « Je cherche à avoir droit à du salaire ». C’est au sens tel que les rapports sociaux le définissent. Produire des valeurs d’usage, le travail au sens concret, c’est l’articulation des humains et de la nature. Produire de la valeur économique, c’est un rapport social, qui décide que certaines valeurs d’usage valent (un salaire par exemple) et qui décide que d’autres ne valent pas (elles peuvent être utiles mais ne génère pas de valeur économique, de salaire…).

Par exemple, « conduire des enfants à l’école » est une activité qui produit de la valeur d’usage (ça sert), mais si ce sont les parents qui conduisent leurs enfants à l’école, ce n’est pas réputé être du travail, au sens où ça ne produit pas de valeur économique. Par contre, si c’est une assistante maternelle qui conduit ces mêmes enfants à l’école, alors ça va être du travail. Autres exemples : faire du café et le servir chez soi n’est pas du travail mais le devient dans un bar ; l’activité « couler du béton », en tant que bénévole d’une association de restauration du patrimoine, ce n’est pas du travail, mais c’est du travail dans une entreprise de BTP, etc…

On voit bien que le travail, ça ne se définit pas par le contenu de l’activité, mais par l’institution dans laquelle l’activité s’inscrit. Ce n’est pas l’activité qui définit si on travaille ou pas mais un rapport social. Dès lors que nous produisons des valeurs d’usage (qu’une activité sert, en bien ou en mal d’ailleurs), ce n’est pas ce que nous faisons, le type de valeurs d’usage que nous produisons, qui fait que nous travaillons ou non.

La force idéologique de la religion capitaliste est de nous faire croire que c’est la nature de l’activité qui détermine si elle est du travail, par une focalisation sur les valeurs d’usage issues du travail, accompagnée d’un déni des décisions d’attribution des valeurs économiques (qu’est-ce qui fait qu’une activité « vaut » plus, moins, ou pas.).

b) Attribution de valeur économique

Dans une économie monétaire à travail divisé, où nul n’a la possibilité d’organiser par soi-même sa propre survie matérielle, il faut jouer le jeu de la division du travail et de ses complémentarités, donc il faut s’insérer dans l’échange marchand. Pour s’insérer dans l’échange marchand, il faut en posséder le médium, qu’est l’argent. Il n’y a donc pas d’autre solution ou quasi pour accéder à l’argent, nécessaire à la survie, que d’aller s’employer sous l’égide du capital, c’est à dire à son service et pour finir à ses conditions.

Les financiers (banques, actionnaires…) décident du crédit et par là maîtrisent les outils de travail, et donc le travail.

Les banques créent la monnaie chaque fois qu’elles consentent un crédit : autrement dit, pour être reconnu comme – futur – producteur de valeur (puisque la monnaie exprime la valeur), il faut s’endetter auprès des actionnaires des banques. Dans le système capitaliste, l’argent est distribué par les banques et les actionnaires, qui décident seuls, et selon la logique qui les sert le mieux, de quels types d’activités ils vont permettre l’existence, en investissant, ou pas, ici, ou là. Les propriétaires financiers détiennent, par l’achat et selon les lois qui régissent ces achats, les instruments de production, qui sont des instruments collectifs – sauf à croire que les routes, maisons, hôpitaux se construisent par l’opération du saint esprit des investisseurs. Les propriétaires financiers réduisent tous ceux qui sont sous leurs ordres à des rapports d’obéissance, de subordination hiérarchique. Ce rapport de domination brute, qui est le rapport à l’emploi, détermine l’empire de la propriété financière sur l’organisation collective de la production. Ainsi, le corps social remet l’intégralité de ses conditions de survie dans les mains des financiers, dans un rapport politique despotique, de chantage à la survie matérielle.

Ce que l’on désigne aujourd’hui comme une « logique d’entreprise » est en réalité une logique d’employeur : ce n’est pas d’abord le contenu de l’activité qui décide des contours et de l’organisation des entreprises, mais la valorisation du capital.

Dans le capitalisme, la production de valeur est entièrement subordonnée à l’accumulation de capital. Il y a une violence particulière dans le droit reconnu aux propriétaires des moyens de production de décider qui va et qui ne va pas produire de valeur économique. Cette violence simple, intériorisée par chacun au point de la considérer comme naturelle, apparaît parfois plus clairement lors d’un licenciement.

Car dans le rapport à l’emploi, ce dont il est question au premier chef, ce n’est pas l’inégalité des revenus, c’est l’inégalité dans les prises de décisions concernant le travail. Même les écarts pharamineux de rétributions sont la conséquence que l’emploi ne donne la main qu’à des employeurs (directs, ou indirects à travers les portefeuilles financiers) qui sont les seuls acteurs économiques, ayant le pouvoir de détruire 300 compétences accumulées au cours de décennies dans le but d’accroître ce pouvoir – l’emploi est alors l’obstacle au travail. Par l’emploi, nous remettons cette part fondamentale de nos vies qu’est le travail dans les mains des employeurs, des actionnaires. Ainsi l’emploi est une institution qui exclue du travail une partie de la population et qui empêche de bien travailler l’autre.

Ici, on rétorquera que c’est pour le mieux, que les choix économiques sont logiques, sages et, en tous cas, que les populations et les financiers ont des intérêts communs.

Il existe un principe prépondérant. Ce principe est que les puissants et les privilégiés doivent pouvoir faire ce qu’ils veulent (au nom, bien sûr, de nobles buts). Il se pose de façon très dramatique et, pour tout dire, obscène. Des dizaines de millions de gens dans le monde meurent de maladies pourtant curables en raison des clauses protectionnistes inscrites dans les règlements de l’Organisation Mondiale du Commerce, qui accordent aux multinationales le droit de fixer les prix à la façon d’un monopole. Ainsi la Thaïlande et l’Afrique du Sud, pour ne citer qu’elles, possèdent des industries pharmaceutiques capables de produire des médicaments qui sauveraient des vies à une fraction du prix décrété par le monopole ; mais sous la menace de sanctions commerciales, elles n’osent pas le faire. En fait, en 1998, les Etats-Unis ont même menacé l’Organisation Mondiale de la Santé de lui retirer leurs fonds si elles faisaient ne serait-ce que surveiller les effets des conditions commerciales sur la santé. Il s’agit de menaces très réelles. Tout cela a pour nom « droit commercial », qui n’a rien à voir avec le commerce. On a affaire à des pratiques de fixation des prix relevant du monopole, appliquées en vertu des mesures protectionnistes présentes dans ce qu’on appelle les accords de libre-échange. Ces mesures sont conçues dans le but d’assurer les droits des entreprises. Naturellement elles ont aussi pour effet de réduire la croissance et l’innovation. Et elles ne sont qu’une partie des règles introduites dans ces accords pour empêcher le développement et la croissance. Ce sont les droits des investisseurs qui sont en jeux, non le commerce.

Il existe un problème structurel, déjà évoqué par un barbu célèbre. Ce sont précisément les enjeux de compétitivité dont on nous bassine les oreilles qui amènent à produire toujours à moindre coût. Produire à moindre coût implique de produire toujours plus, pour maintenir les profits et salaires (comme les marchandises finissent par être vendues moins cher, il faut en vendre plus pour gagner autant). Le tout entretenant un système dans lequel toujours plus d’énergie est consacrée à dépasser le concurrent, chacun devant s’adapter aux nouvelles données pour rester dans la course. Cette énergie n’est pas dépensée à travailler mieux mais à travailler vite, faire illusion, construire moins solide. La compétition capitaliste demande des budgets de publicité, démarchage, considérables, impose des conditions de travail humainement dégradantes, nuisibles à la santé, la salubrité, l’écologie, etc… Il suffit pour s’en convaincre d’observer les conditions d’exploitation de nos grandes entreprises en Asie, Afrique, Amérique du Sud…

Au Mali par exemple, la société Bouygues est sous-traitant dans des exploitations d’or, d’argent, où est fait usage d’arsenic, de cyanure, où les mineurs meurent comme des mouches et où il y a de très longues grèves. C’est surtout au Niger qu’est extrait l’uranium, par Areva, entreprise dont le budget est plus important que le PIB du pays. Le Niger est le numéro 174, le dernier, sur le plan du développement humain. Beaucoup de son eau est utilisée par Areva et peu va aux paysans, qui en manquent. Il y a des problèmes de déchets, de cancers. Nicolas Sarkozy déclarait en février 2009 : « Il y a le monde à conquérir en matière d’énergie et la France, qui n’a pas de pétrole et qui n’a pas de gaz, doit devenir exportatrice. » La richesse de l’uranium profite à d’autres grandes entreprises françaises, par une longue filière allant de l’extraction jusqu’à l’exploitation de centrales nucléaires et le retraitement : Alstom, Bouygues, Suez (l’électricien mondial numéro 2). La richesse de l’uranium va à des gens comme Albert Frère, qui sont des grands milliardaires qui dirigent la France en faits.

Les Etats-Unis ont mis en place une grande organisation militaire, Africom, pour pouvoir intervenir n’importe où en Afrique. Peter Pham, conseillé de l’Africom, a déclaré : « L’Africom sert à protéger notre accès au pétrole et aux ressources stratégiques présentes en Afrique en abondance, une tâche qui implique de garantir qu’aucun pays comme la Chine, l’Inde, le Japon ou la Russie n’obtienne un monopole ou un traitement préférentiel. » Cela veut dire que les pays africain n’ont pas le droit de faire du commerce avec qui ils veulent. Ils sont obligés de traiter avec les Etats-Unis et l’Europe aux conditions imposées par les Etats-Unis et l’Europe. C’est-à-dire qu’ils sont obligés de rester pauvres et à genoux et que s’ils ne l’acceptent pas, une guerre leur sera faite pour le leur imposer.

Des institutions comme le franc CFA ou la dette africaine vont aussi dans ce sens.

Les guerres militaires sont la continuation de guerres économiques. Les français sont tenus de financer les opérations militaires, par le budget de l’armée, pour voir arriver en France les populations fuyant les désastres engendrés, avec pour finalité que ceux qui décident des productions françaises y gagneront le pouvoir escompté et servant à assurer leur domination.

Mais comme tout est mis en œuvre pour invisibiliser le pouvoir du capital, beaucoup de gens qui cherchent à critiquer ses effets pensent qu’il est possible de le contraindre… sans toucher à ce qui le rend puissant, qu’on peut obliger tous les financiers à agir à notre guise… mais sans déranger la logique qui sous-tend leurs actes, sans rien changer à la suprématie de la propriété lucrative sur l’économie – le fait que les propriétaires financiers misent sur nos vies et en jouent comme le vent avec les nuages.

c) La loi d’airain de l’offre et de la demande

Dans la religion capitaliste, une grande fortune n’octroie aucun pouvoir puisque tout un chacun est soumis à la loi du Marché, qui est la loi de l’offre et de la demande.

Rappel court (complet) n° 45 689 572 117 (depuis le Temple) :

Le Marché n’est régit par aucune loi, hormis la sienne, émanation subtile de la pensée et des actes de tous, faite des « préférences du consommateur ». Le consommateur qui, choisissant Nestlé plutôt que Nutella, aimant Peugeot plus que Renault et Renault plus que Ford, est le battement d’ailes du papillon qui déclenche l’ouragan. Très ordinairement, on l’explique ainsi : la « loi » de l’offre et de la demande, c’est : quelqu’un qui vend des poireaux… mais un jour les gens préfèrent acheter des courgettes… Voilà.

Quelques leviers de contrôle :

A un premier niveau, l’offre, par le seul fait qu’elle tend à annuler tout ou partie des autres manières possibles de satisfaire les besoins, contribue à imposer une manière particulière d’y pourvoir. Ceci encore plus quand ceux qui décident d’une production disposent des moyens financiers, matériels et symboliques pour imposer celle-ci comme la seule possible, et comme le reflet exact des aspirations de la demande. Comme moyen symbolique, la publicité par exemple n’est pas au service d’un consommateur mais flatte les désirs de celui-ci dans le but de les exploiter.

Il existe d’autres moyens de contrôler l’offre et la demande – moyens également peu accessibles à l’épicier du coin. Voyons un exemple concret :

En 1961, Maison Phénix regroupe quelques autres entreprises « qui croient en l’avenir de la maison individuelle » pour créer le SMI – Syndicat des Constructeurs de Maisons Individuelles – et dirige ce groupe. Le SMI participe à l’élaboration des textes régissant la profession des constructeurs immobiliers (comme la loi du 16 juillet 1971) et agit en groupe de pression, notamment auprès des maires, en vue de promouvoir la construction de maisons individuelles.

Le SMI trouve en 1968 un allié (ou un porte-parole) en la personne d’Albin Chalandon, ministre de l’Equipement, qui se donne pour objectif d’accélérer le désengagement de l’Etat (commencé en 1966 avec le marché hypothécaire, etc…) et de faire entrer le logement dans la logique du marché, de favoriser l’accession à la propriété (en développant les crédits immobiliers, en mettant des terrains à bâtir à la disposition des constructeurs), de limiter la construction d’immeubles verticaux (circulaire du 30 novembre 1972) et d’encourager la production de maisons individuelles ( notamment avec le lancement, le 31 mars 1969, du concours international de la maison individuelle).

Les entreprises de construction sur catalogue se développent rapidement au cours des années 70, en s’appuyant sur les facilités offertes à la clientèle par les circuits publics de crédit et grâce à la réduction de l’apport initial exigé : alors que la construction sur commande (à une petite entreprise, à un architecte, etc…) exige une forte capacité d’épargne, la construction sur catalogue bénéficie de la plus haute quotité des prêts et exige l’apport personnel le plus faible.

Le SMI participe aussi à l’élaboration du texte de loi du 16 juillet 1971, qui réorganise l’ensemble des professions de l’immobilier, institue le contrat de construction de maison individuelle, assurant aux acquéreurs potentiels un ensemble de garanties sur les sociétés de constructions et offrant du même coup de nouvelles capacités d’interventions aux établissements bancaires qui apportent leur caution aux constructeurs et qui instaurent des relations étroites avec les plus grands d’entre eux.

Ici, pour résumer brièvement, la législation n’aide pas les faibles mais aide les forts à travailler à leur place… A cette fin, les instigateurs de cette politique se sont adressés à l’Etat pour qu’il intervienne, tout en clamant que l’intervention de l’Etat dans l’économie est une nuisance et que leur action était mue par ce souci.

Le « choix du consommateur », ainsi dirigé, fut d’autant moins un choix que, pendant toute cette période et après, la demande en matière de construction de maison est restée majoritairement attachée aux techniques non industrielles des artisans-maçons, à l’opposé de celles pratiquées par les grandes entreprises de construction. Ainsi, profitant de la crise de succession de Maison Phénix, l’entreprise Bouygues a proposé des « maisons de maçons » (industrielles !) et, malgré quelques décisions de tribunaux pour publicités mensongères*, est devenu numéro un, peu après avoir acheté TF1. A cette époque, TF1 a programmé, à 20h30 et à grands renforts de publicité, une fiction qui permettait de visiter une maison Bouygues.

*Plusieurs grands constructeurs sont tombés sous le coup de la loi du 27 décembre 1973 dont l’article 44.1 interdit « toute publicité comportant […] des allégations, indications ou prétentions fausses ou de nature à induire en erreur lorsque celles-ci portent sur un ou plusieurs éléments ». Ainsi la société Maison Bouygues a été condamné en 1983 par la Chambre criminelle pour avoir diffusé un catalogue annonçant des « maisons sur mesures » alors qu’en réalité il n’est offert que des maisons correspondant à des « types déterminés », et « une vraie charpente de compagnons », « alors que les matériaux utilisés sont confectionnés industriellement et préfabriqués et que les charpentes ne sont pas assemblées suivant les techniques ancestrales ».

Il n’est pas caché que les lois concernant les banques sont écrites à partir de propositions émanant d’instituts bancaires, ni que la crème du capital français côtoie nos dirigeants, emploie des conseillers auprès de la plupart d’entre eux, finance les « boîtes à idées » des principaux partis politiques, propose des lois « clef en main » que ces « boîtes à idées » étudient… Chacun sait qu’aucune petite entreprise, association, ou simple groupement de travailleurs ne peut mandater quelqu’un pour défendre ses intérêts à Bruxelles ou Paris, tandis-que les multinationales et banques ne s’en privent pas.

On parlerait de lobbysme… si les milieux de la grande industrie et des banques ne finançaient pas majoritairement, aussi, l’ensemble des médias de masse, ayant prise pour justifier et imposer leurs choix, et si enfin ces milieux n’étaient pas intimement mêlés. Pour poursuivre l’historique précédent, nous pouvons prendre quelques exemples dans les années 1970 de l’interpénétration entre le secteur bancaire et celui de la haute fonction publique impliqué dans la politique de la construction. C’est le cas d’Antoine Jeancourt-Galignani, qui, après avoir joué un rôle déterminant dans la préparation des nouvelles mesures, en tant que directeur du Bureau du financement de la construction, puis rapporteur général de la Commission Barre, participera à la discussion sur la mise en œuvre de ces mesures en tant que représentant du Crédit Agricole ; de Claude Alphandéry, inspecteur des finances qui, après avoir présidé la Commission de l’habitation du 6ème plan, se retrouve à la direction de la Banque de construction et des travaux publics et PDG du groupe Immobilière de construction ; de Jean-Pierre Fourcade, ministre de l’Economie et des Finances dans le gouvernement Chirac, qui était auparavant PDG du groupe bancaire CIC, affilié à la Compagnie bancaire de Suez, ou encore de Marcel Diebolt, ancien préfet de Paris qui occupe la présidence de la Société auxiliaire de la construction immobilière (SACI) et de la Banque pour la construction et l’équipement ; etc…

Je dirais qu’en somme on se situe plutôt au niveau de bonnes relations de travail, de la vie sociale dans une société parcellée, où certains dînent au « Siècle » chaque dernier mercredi du mois quand d’autres déjeunent à la cantine…

Cet aspect hélas n’étant que la superficie qui peut, parfois, dissimuler une contradiction beaucoup plus profonde : celle qui oppose dans notre exemple un artisan maçon à Maison Phénix, mais unit le destin de l’entreprise Bouygues à celui de Maison Phénix. C’est un antagonisme qui dépasse les personnes mêmes, un conflit présent dans le capitalisme, le libéralisme, conflit dont l’euphémisme courant est la liberté d’investissement qui, concrètement, correspond à « la liberté pour certains de s’enrichir indéfiniment, et pour d’autres de mourir si on ne fait pas autrement » (Jean Jacques Rousseau).

d) Fin de l’Histoire ? :

Pour lutter contre l’emprise du capital sur les choix économiques vitaux, et qu’il ne jette totalement dans son ombre la vie politique, une opposition possible au chantage à l’emploi serait d’accumuler suffisamment de valeur économique pour pouvoir en faire un instrument de production. Ce système existe : c’est la socialisation de valeur, inventée en 1946, qui inaugure non pas la sécurité sociale – qui était en France déjà constituée sous la forme d’assurances sociales – mais le régime général de sécurité sociale. La socialisation de valeur est également à l’œuvre dans la fonction publique, qui est aussi l’objet d’attaques permanentes, pour des raisons de pouvoir.

Ainsi, des travaux d’urbanisme financés par le Conseil Général sont définis comme une dépense mais si la mairie concernée cède le marché à Veolia, alors on parle de production. C’est absurde : dans les deux cas il y a production – sauf que dans le premier, la production ne met en valeur aucun capital privé.

Quand un collège privé transmet des savoirs aux élèves, il envoie la facture aux parents. Quand c’est un collège public, la facture est incluse dans la feuille d’impôts. Dans les deux cas, le collège a transmis une richesse intellectuelle aux élèves, avec un coût salarial à la clef. Ainsi, ceux qui sont payés par l’impôt et la cotisation produisent. Si cette évidence est soigneusement dissimulée par certains discours libéraux, c’est parce-que le travail des fonctionnaires, des soignants, échappe aux actionnaires, aux rentiers et aux prêteurs. Ils ne parviennent pas à prélever une partie au passage. Ils travestissent donc la fonction publique en travail non productif (ils sont au mieux utiles mais ne produisent pas de valeur économique), pour convaincre les gouvernements d’y substituer une fonction privée, qui crée des richesses auxquelles ils ont accès et qu’ils pilotent à leur guise.

Donc les fonctionnaires « dépensent », mais pas la production capitaliste : nous considérons le travail de ceux-là comme dépendants de celui de ceux-ci mais jamais l’inverse : que le travail dans la sphère capitaliste est dépendant des salaires des fonctionnaires, etc… quand ceux-ci achètent les marchandises. Toute la production marchande est dépendante des salaires des fonctionnaires, personnel soignant, mais aussi des retraités, chômeurs, parents, que ce soit Sanofi quand il fabrique le doliprane (5ème médicament le plus remboursé par la Sécurité sociale), ou bien la production de savonnettes… Au niveau macro-économique, quand on fait toutes les additions, la cotisation sociale retourne à la production marchande, la finance en retour.

Au demeurant, si les services non marchands étaient fournis par des entreprises privées, il faudrait distribuer aux salariés du pouvoir d’achat supplémentaire en lieu et place de la cotisation et impôt, pour qu’ils puissent acheter des services devenus payants. Le coût final en serait généralement augmenté afin de payer le profit des actionnaires, qui n’existe pas dans le service public. A ce sujet, la pratique de la délégation du service public de l’eau par les communes à des entreprises privées « fleurons de l’industrie française » comme Veolia, la SAUR, ou la Lyonnaise des eaux, qui avait réussi à se faire passer pour quasi naturelle et incontournable, est fortement remise en cause, compte tenu du surcoût induit pour les usagers. Ce retournement n’est pas anecdotique puisque des grandes agglomérations comme Paris et Grenoble sont revenus en régie publique.

En l’absence de travailleur collectif, la valeur doit être produite par le secteur marchand. La cotisation sociale est la reconnaissance d’une valeur économique produite par un travailleur collectif, hors du contrôle de l’entreprise. Elle correspond à la part de la valeur monétaire attribuée collectivement au travail des fonctionnaires, aux soins prodigués par les médecins…

Enfin, les salaires des fonctionnaires et du personnel soignant des hôpitaux sont inclus dans le PIB. L’économiste Jean-Marie Harribey remarque que « Les services non marchands (éducation et santé publiques par exemple) ne sont pas financés par un prélèvement sur la seule activité marchande ; ils sont payés par un prélèvement sur un PIB déjà augmenté de l’activité non marchande. Autrement dit, les travailleurs qui y sont employés sont productifs de valeur monétaire pour la société mais qui n’est pas destinée à l’accumulation de capital privé. »

Tout ceci fait que les « charges sociales », c’est-à-dire les cotisations, ne pèsent pas sur l’entreprise, étant du salaire social : car si on ne paie pas de salaire, on n’a pas d’activité économique.

C’est pourquoi les cotisations sociales ont augmenté de 30%, passant de 32% du salaire brut au lendemain de la libération à 65% dans les années 1990, sans qu’on ait abaissé tous les salaires de 30% : on a décidé d’augmenter la production en affectant des salaires à des activités nouvelles. Comment a-t-on réalisé l’investissement hospitalier dans les années 60, les C.H.U., énorme travail d’investissement pour transformer un système hospitalier qui était un mouroir en lieux de soins, les hôpitaux, qui sont des usines, en termes d’investissement ? A-t-on fait appel au marché des capitaux? Non, ça a été fait par la cotisation maladie, qui a subventionnée l’investissement.

D’ailleurs, les décisions politiques délibérées de geler les taux de cotisation sociale – gel des taux patronaux en 1979 pour la retraite de base, 1984 pour le régime général, 1993 pour l’indemnité chômage, 2001 pour les retraites complémentaires, milieu des années 1990 pour les taux de cotisation salariale – n’ont pas servi à élever les salaires directs, comme le montre bien le rapport commandé par Nicolas Zarkozy à l’INSEE en 2009 sur le partage de la valeur ajoutée sur longue période. Les salaires directs, comme les salaires socialisés, ont été bloqués : ils pèsent depuis près de quarante ans 30% du PIB, au lieu de 40% précédemment. La bascule s’est faite en faveur du profit, et plus particulièrement des dividendes.

Le point de vue dominant est que quand un client achète une marchandise, il valide sa valeur économique. Des économistes hétérodoxes affirment que, de manière similaire à la validation par le marché, le paiement de l’impôt ou des cotisations valide la valeur économique du non marchand – les services publics, les soins, etc… Et cette production non marchande est à ce titre prise en compte dans le PIB, autre modalité de sa validation sociale. Curieusement cependant, cette dernière validation se limite aux services publics et aux soins, excluant les retraités, chômeurs, parents, qui sont payés par le même moyen.

Or, ce que dit la qualification – à l’œuvre dans la fonction publique avec le grade du fonctionnaire – c’est que je suis apte à décider et à produire de la valeur économique, et que je le fais chaque fois que je produis des valeurs d’usage, que celles-ci soient marchandes ou non, en dehors de toute contrepartie exigible ou mesurable. Mon salaire, expression monétaire de ma qualification, n’en est ni la mesure ni la contrepartie, pas plus qu’il ne mesurerait la valeur économique que je serais en train de produire. Il est la part qui me revient dans la distribution politique de la valeur produite par le secteur marchand en raison de mon statut politique de producteur.

Plus largement, si toute valeur économique implique bien que des valeurs d’usage soient produites sous forme de marchandises – car c’est bien l’existence de marchandises (issues ou non du capitalisme) qui conduit à parler de valeur, sinon celle-ci n’aurait guère de sens – il est impossible de déterminer combien chacune d’elle en incorpore (pas même par son prix, qui est plus le résultat du rapport de force entre acheteurs et vendeurs, en un lieu et un temps historique donné, que le reflet d’une valeur qui serait incorporée dans la marchandise). Cette impossibilité s’applique également aux producteurs, qu’ils soient des individus ou des entreprises. La valeur ajoutée n’est en aucun cas une variable explicative ; ce n’est qu’un solde résultant aussi d’un rapport de forces, entre l’entreprise et ses clients et fournisseurs. De même qu’obtenir une augmentation n’est pas conditionné par un surcroit de travail. Contre toute fausse évidence, il est impossible de dire où et quand et pour quel montant est produite la valeur. Ce que dit le fait que je sois en emploi, c’est qu’une partie « de la valeur » (en fait du droit à valeur que représente la monnaie) sera captée à cette occasion ; cela ne prouve en aucun cas que cette valeur soit produite par moi, ici et maintenant. « Moi, ici et maintenant » s’évapore, de par l’usage d’une monnaie, création sociale, et car chaque réalité économique et de travail est dépendante des autres (un chirurgien qui opère n’a pas lui-même fait le pain qu’il a mangé le matin, cultivé les légumes qui le nourrissent, cousu ses vêtements, construit sa maison, et l’hôpital où il travaille, assemblé la voiture qui l’y a amené, posé les routes qu’il a empruntées et extrait le pétrole pour en fabriquer le goudron ; il n’a pas été son propre professeur à la faculté et n’a pas inventé la médecine : pourtant son acte nécessite tout ceci).

La représentation dominante considère que seuls ceux qui travaillent dans le cadre des institutions capitalistes, emploi et marché du travail, sont légitimes à percevoir un salaire leur reconnaissant cette qualité de producteurs de valeur économique. Les autres sont au mieux des ayant-droits, au pire des inutiles au monde, éligibles à la « solidarité » et à la « charge » des premiers. Nous persistons à adhérer au récit dominant et avons le plus grand mal à lire l’évolution du salariat tout au long du XXème siècle, comme la conquête d’institutions (qualification, conventions collectives, droit du travail, retraites, statut des fonctionnaires, cotisation sociale, etc…) contenant un potentiel émancipateur, qui dans le « déjà là » de la réalité sociale, nous ouvre la possibilité d’échapper au sort de force du travail condamnée à se louer sur le marché du travail, sous la coupe des actionnaires et prêteurs.

La cotisation sociale, sous réserve de bien en saisir le fonctionnement, prouve qu’elle est capable de mobiliser sans crédit ni intérêt des sommes considérables, pour financer le salaire socialisé de millions de personnes (chômeurs, retraités, parents, soignants, malades) et des investissements lourds (les C.H.U.). Et ces décisions étaient prises jusqu’en 1967 par les représentants des salariés. Elle prouve tout simplement qu’on peut se passer du capital. C’est pour ces raisons qu’elle est attaquée avec une telle violence, plus encore que le salaire direct, pendant que la revendication syndicale aujourd’hui reste malheureusement en retrait de cet enjeu.

Quand on achète une voiture, on ne dit pas que la construction de voitures « coûte » à la collectivité ; on ne dit ceci que lorsqu’aucun profit n’est associé à la production, comme par exemple dans la production de santé (exception faite de l’industrie pharmaceutique qui, privée, ne « coûte » pas à la collectivité, selon ce raisonnement). Toute production créant un profit privé, mettant en valeur un capital, est associée à une production. Et toute production qui ne mettra pas clairement en valeur un capital est appelé « dépense ». Ainsi nous sommes incapables de penser l’existence d’un travail en dehors d’une mise en valeur d’un capital, tout comme ces Incas qui ne pouvaient penser leur vie en dehors de la célébration religieuse du Soleil.

L’économiste Bernard Friot et le Réseau Salariat proposent de proclamer le salaire à vie comme matrice du travail, comme matrice du travail alternative à l’emploi capitaliste.

Le salaire à vie est ainsi distinct des revenus de base ou autres en ce qu’il nous reconnaît comme producteurs de valeur économique et non comme des êtres de besoins qui avons droit à une solidarité issue de la production capitaliste – qui serait donc seule apte à produire de la valeur économique.

Nous n’avons pas besoin d’employeur pour travailler, et dire que le salaire à vie conduit à la « culture du hamac » fait partie des âneries de la religion de l’emploi et de la prédication de ses économistes télévangélistes. Car sauf à être très malade, nous passons notre temps à faire des choses qui servent. Personne ne se pend à un cintre le matin pour s’en décrocher le soir avant d’aller dormir. Et notre bonheur au travail vient de ce qu’il est reconnu pour sa qualité. Ces aspects saillants de nos vies étaient déjà connus dans la Grèce antique. En témoignent aussi bien la vieille histoire de l’homme condamné par les dieux à pousser éternellement le rocher qui dévale toujours au bas d’une colline (activité inutile, qui ne construit rien), que les employés d’une fabrique d’ordinateurs qui se plaignent auprès de leur patron de la qualité médiocre de ce qu’ils produisent, ou encore cette phrase qui revient si souvent dans les interviews de salariés : « Ce qu’on me demande de faire, ce n’est plus du travail ». C’est cette nécessité viscérale pour chacun de nous d’être actif, reconnu dans cette activité, d’y donner du sens et d’avoir des projets, qui fait qu’il est fréquent que des chômeurs et des retraités aient beaucoup d’activités – la majorité des conseillers municipaux sont des retraités par exemple – activités probablement plus utiles que de téléphoner toute la journée au quidam et utiliser son temps et sa ligne fixe dans l’espoir de lui vendre tout ce qui peut s’acheter.

Ce qui nous empêche de travailler aujourd’hui, c’est la pratique capitaliste de la valeur. Il existe une multitude de jeunes diplômés qui travailleraient tout de suite si on leur fournissait des objectifs décidés en commun, une qualification et le salaire qui va avec. Mais ils ne le peuvent pas parce-qu’ils ne trouvent pas d’employeurs. C’est bien l’emploi, la pratique du marché du travail, qui les empêche de travailler.

Les phénomènes récents autour de l’auto-entreprise, ubérisation, montrent beaucoup de salariés prêts à sacrifier une grande part de leur condition matérielle pour satisfaire leur aspiration à la maîtrise de leur travail. Cette liberté recherchée, en grande partie illusoire dans le capitalisme – étant donné que le capital a sa main sur les fournisseurs, les clients, les publicitaires, l’immobilier, le crédit, etc… – peut trouver un débouché dans le cadre du salaire à vie.

Cette option de production aurait pour autres avantages d’aider à faire reculer de beaucoup l’inégalité hommes/femmes vis-à-vis des salaires, ou encore de ralentir considérablement des productions nuisibles, antidémocratiques, polluantes ou dangereuses qui actuellement dérivent directement d’une dynamique de profit et de lutte financière où, pour briguer un pouvoir dans le cadre de la concurrence « libre et non faussée » – c’est-à-dire sauvage – est instaurée in fine par l’Etat et les lois la logique néandertale de la raison du plus fort.

Combien sommes-nous à voir nos conditions de travail se dégrader, la cadence s’accélérer, aggravée par le lean-management, les burn-out se multiplier, la souffrance (non pas au travail mais à l’emploi) nous envahir alors que le travail que l’on fait nous plait ? Le salaire à vie permettrait de nous en débarrasser pour enfin travailler correctement.

En découlerait une logique de coresponsabilité qui ne peut qu’être plus efficiente que l’actuelle terreur au licenciement et chantage à la survie – le mot qui revient le plus souvent lorsque des sondés doivent qualifier leur travail est : « intéressant » et lorsqu’on leur demande s’ils travailleraient avec un salaire inconditionnel, une écrasante majorité répond qu’ils continueraient quasiment de même, avec quelques aménagements, mais que, selon eux, les autres… n’iraient plus travailler. Cette contradiction apparente s’explique aisément en observant, tout au long de nos vies, un matraquage le plus bref et récurant possible, qui met à toutes les sauces le nouveau péché originel de n’avoir pas d’emploi, teinté d’une fatale impureté de l’Homme dont le grand rêve serait d’être moins actif qu’un géranium.

Salaire et investissement socialisés nous montrent qu’une autre pratique de la création de valeur économique est possible, alternative au système capitaliste qui dépasse très largement un simple enjeu de solidarité en régime capitaliste.

Dans son roman « Les Lilas de Saint-Lazare », paru en 1951, l’écrivain Pierre Gamarra met en scène une gardienne d’immeuble parisien, dont la politique, la lutte des classes, ne sont pas son affaire, et qui pourtant, en ce jour de février 1951, se joint au formidable cortège qui, sous une pluie battante, rendait un dernier hommage à Ambroise Croizat. Le peuple de Paris s’est reconnu dans celui qui a mis en œuvre la Sécurité sociale… et qui, depuis, a disparu de la photographie. Quel danger présente son action en tant que ministre du travail et de la Sécurité sociale, du 21 novembre 1945 au 4 mai 1947, pour que l’histoire officielle ait décidé de l’ignorer ? La réponse tient en quelques mots : la mise en place d’un régime général de couverture sociale qui non seulement mutualise une part importante de la valeur produite par le travail, mais qui en confie aussi la gestion aux travailleurs eux-mêmes. Croizat n’invente pas la Sécurité sociale, dont les éléments existent déjà ; il rassemble en une seule caisse toutes les formes antérieures d’assurance sociale et finance l’ensemble par une cotisation interprofessionnelle à taux unique. Ainsi, par exemple, en 1946 le revenu salarié d’une famille de trois enfants (la moyenne des familles populaires) est constitué pour plus de la moitié par des allocations familiales, le travail parental étant ainsi reconnu par du salaire.

Ceux qui ont conquis le statut de la fonction publique en 1946 ont inventé une alternative à la croyance religieuse du Marché du travail, ont inventé une alternative à l’emploi, au chômage, par le salaire à vie.

Ce qui a été inventé peut être étendu : généraliser la propriété d’usage des outils de travail contre la propriété lucrative, généraliser le salaire à vie contre le Marché du travail, serait faire œuvre de laïcité, permettrait l’affirmation du peuple, laïos, contre nos dirigeants.

Mais nous sommes engoncés dans la religion.

V – Conclusion

1- Tribune de l’opposition – Une prière économique :

Dans un monde devenu mondial et un temps devenu temporel, il y a la course concurrentielle, la gymnastique des appels de fonds, le ministère de la compétitivité, le saut à la perche des prix, la performance des annuités, le saut à l’élastique des emprunts amortissables, l’ascension spéculative des sommets titriques, le lancer du poids social. Aussi est-il nécessaire de bien étirer nos conditions de travail afin d’éviter le claquage. Mais je souhaiterais surtout dire une chose : oui. Encourageons l’innovation, la réussite, la création, la vigueur, la souplesse, l’onctuosité, la tendresse, la finesse, l’agilité, l’adresse, le frais, l’excellent, le magnifique, l’admirable, le splendide, l’éclatant, le superbe, le riant, les sommets, l’aspiration vers le haut, l’inspiration, l’invention, l’imagination, l’idée, le fertile, la solidité, la fermeté, la dureté, la poigne, l’aventure, robuste Hercule, biceps, reconstituants, la victoire, le triomphe ! N’aidons pas les incapables ! Soyons raisonnables ! Responsables ! Suffit les enfants ! Non au gras de la protection du travail ! Vive la minceur économique ! Les fonctionnaires sont obèses ! Les employés bronzent, éblouis sous leurs droits ! Et je ne dis pas tout.

Certains oublient tout ce que le Marché a déjà fait pour eux. Car, orgueilleux, ils sont destinés à dessécher. Aveugles, ingénus, ils ignorent que nous ne nous appartenons pas – la Banque Européenne a déjà payé le prix de notre rachat – et se targuent de doléances alors que Le Marché de Sa main va Lui-même écrire notre arrêt ! Ils laissent la crainte se perdre tous les jours par les soins temporels, s’adonnant aux plaisirs sans retenue, s’éloignant :

De la ferveur,

De la continence,

De la mortification à la faveur des souffrances -

  Pour atteindre au Sublime – !

Nous excommunierons les Méchants désavouant que l’actionnariat est la condition de nos vies ! Ils dénient qu’un libéral averti vaut 40 000 ouvriers ! Ainsi se séparant de l’amour efficace et pratique de l’entreprise que je vous souhaite.

Seule la Modernité nous mènera à l’Avenir – et vice et versa. Pourquoi s’interdire d’aller vers ce qui advient ? Il faut aller de l’avant ! Oui : le passé, c’est fini. Le temps lui-même – du futur, le messager – comme il passe, nous permet d’avancer. Et n’est-on pas bien aise lorsqu’on est en avance ? Qu’espère-t-on, au cours de notre carrière professionnelle, sinon un avancement ? Un cheval qui galope va-t-il de l’arrière ? Non : il va de l’avant ! Avant marque l’antériorité dans le temps ou l’espace. Que se passe-t-il si on s’oppose au temps et à l’espace ? C’est l’arrêt. Et l’arrêt, c’est dramatique. Par exemple, ce n’est pas beau un arrêt cardiaque, ou être arrêté par la police.

Puisse Notre Rigueur Tendue aspirant à la Pureté Dégraissée se répandre dans tous les cœurs!

Nous devrons combattre l’Enfer suscité par les efforts du Malin : la Rigidité, l’Immobilisme, l’Archaïsme, le Gréviste, l’Islam. Nous sommes dogmatiquement anti-radicalistes et radicalement anti-dogmatiques !

Ici un petit témoignage de Emmanuel Macr#* (son nom a été changé pour préserver son anonymat) :

« À 15 ans, se souvient Emmanuel, je fumais tous les jours et, le week-end, je buvais de l’alcool avec mes amis. Plus tard, alors que j’avais déjà trois enfants que je devais élever seule, j’ai commencé à prendre du crack. Ma vie était un gâchis total. C’est à cette époque que je me suis mise à étudier la finance, l’industrie et le numérique et, avec l’aide d’une banque d’affaires, j’ai purifié ma vie et je me suis débarrassée de mes vices. Ça a été un combat terrible, surtout pour arrêter le crack. Je pense que je n’aurais jamais pu faire tous ces changements toute seule. Mais à Rothschild & Cie, on dit : « à Start Up tout est possible ». Aujourd’hui, je peux affirmer que je l’ai constaté dans ma vie. »

Notre message est pur et abondant : c’est en montant sur sa croix qu’on atteint l’ascenseur social ! C’est une fois que vous serez morts, que les enfants de vos enfants seront béats et goûterons aux plaisirs du paradis matériel, car leurs seront transmis à taux fluctuable les effets de votre héroïsme moral et de vos efforts purifiés par la douleur ! J’ai dit. Abandonnez-vous au Marché, car Il est Tout ! Donnez-Lui vos vies pour Le rassurer ! Et priez que Ses exigences soient satisfaites !

Et ensemble, louons, du Marché, les Représentants Expertifiés : le Propriétaire Financier, maître absolu des destinées humaines, qui, en prêtant, crée nos richesses ! Oui.

2 – Un vernis sophiste sur les plus anciens préjugés sociaux

Nous avons vu (en IV) que l’institution de la propriété lucrative, appuyée de croyances religieuses idoines, permet d’admettre que le travail et la richesse des populations n’existent pas sans capital car c’est l’investisseur qui « crée l’emploi », que, par exemple, la construction d’un pont est envisageable non pas par la collaboration et le travail de ceux qui l’érigent mais par la décision d’un investisseur qui utilise son droit de propriété lucrative afin d’augmenter ce pouvoir – qui est en particulier pouvoir de décider quelle activité humaine est du travail et quelle autre n’en est pas, par l’investissement.

On en vient ainsi à définir la richesse par tout ce qui appelle un profit. Et reconnaissons comme dépenses ou coûts, le travail et la vie elle-même. Nous nous accordons à dire que pour le secteur privé toute production ou même profit ne coûte rien à la collectivité. La production capitaliste créerait donc de la valeur ex nihilo, valeur économique dont on ne peut en aucun cas se passer puisqu’aucune autre activité humaine n’en crée. Ainsi par exemple, faire des publicités, spéculer en bourse ou programmer l’obsolescence d’un objet avant d’en inonder le marché, font partie de l’emploi qui, seul, rend possible le travail du personnel soignant à l’hôpital, travail utile mais qui est une dépense, pas une production. Tous ceux qui sont payés par la cotisation sociale ne créent aucune richesse économique, quelle que soit leur activité. Et toute activité dans l’emploi, indépendamment de son utilité sociale – et même si elle est nuisible, soutient l’économie.

Bien-que des remèdes existent déjà (et à grande échelle en France), beaucoup partagent et cherchent à maintenir ces croyances religieuses qui justifient le droit de propriété lucrative. Ceci a, en outre, deux conséquences immédiates.

  • Si la vie et les vivants sont un coût mais que le capital est la richesse, alors certaines populations sont un poids pour la société et participent de la misère : les pauvres.

C’est la suite du raisonnement. Nous y faisons un lien entre la pauvreté et ceux qui en définitive la subissent le plus.

Faisons une parenthèse pédagogique et, pour clarifier les choses, voici un petit exercice. Comment distinguer un chômeur, un retraité, un parent, d’une carotte ? Simple : la carotte a une valeur économique et les autres, non. Petit piège : si la carotte est dans la bouche du chômeur, parent, etc…, alors elle perd sa valeur économique. Il y a à cela deux exceptions principales. D’une part, si un retraité sort la carotte de la bouche du chômeur pour aller la vendre, alors la carotte retrouve une autre valeur économique. Il en va de même si un parent peint un objet pour le faire ressembler à une carotte et le vend comme telle. D’autre part, si un parent mange une carotte et s’empoisonne (parce-qu’elle est peinte par exemple) alors les frais d’enterrement seront l’occasion d’une autre valeur économique s’ils sont payés par une mutuelle. Il est à remarquer que cette problématique appliquée à la valeur économique de la bombe d’Hiroshima suscite encore des débats parmi les chercheurs. Il existe une autre exception, plus rare mais possible. Si un retraité et un parent paient un chômeur pour le regarder manger une carotte, alors la valeur économique de la carotte est continuée dans la bouche du chômeur, voire même dans son ventre selon le type de contrat. Enfin il va de soi que si un chômeur porte une carotte à son oreille en guise d’accessoire de mode, non seulement la durée de l’acte économique s’en trouve sensiblement allongée, mais, de surcroit, la valeur économique même de la carotte peut être considérablement augmentée (si c’est chic).

Toute vie en dehors d’un rapport marchand est un poids. Toute chose à l’intérieur de ce rapport est nécessaire, est éventuellement un mal nécessaire quand l’activité est inutile, polluante, antidémocratique, etc… Du point de vue économique dominant, il y a ceux qui produisent et donnent ; il y a ceux qui ne produisent pas, reçoivent, qui ont des besoins. C’est regarder un cheval et son cavalier et conclure que l’un a besoin que l’autre lui monte dessus pour galoper. Fixant des yeux la surface des choses, nous observons des différences de revenus mais pas le système qui les attribue, considérant que le droit à valeur qu’est la monnaie relève de vérités indépendantes des lois des hommes. Ce déni – et le mépris et la violence qu’il engendre – s’appuie à la fois sur les croyances religieuses de la propriété lucrative et sur l’institution de celle-ci (la maîtrise du crédit détermine les outils de travail et par là le travail… et donc nos vies, ceci en plus de la dette au logement et autres…).

La pauvreté alors n’est plus le résultat d’une oppression concrète et matérielle, la dépossession de la propriété d’usage au bénéfice de la propriété lucrative. C’est plutôt que : « la vie est dure ; on n’a pas tout ce qu’on veut ; il faut être raisonnable ; ne met pas ton doigt dans ta bouche » etc… La situation se résume ainsi : nous qui avons un emploi, nous sommes les seuls à agir économiquement. Et comme c’est déjà difficile pour nous, nous ne pourrons aider tous ceux qui, sur le sol français, représentent la pauvreté, ceux qui « coûtent » et ne « rapportent » pas.

Sans la prise de conscience que le chômage résulte de l’organisation de la production, sans conscience de la violence systémique subie et de ses causes sociales, on ne dépassera pas l’idée que les populations sont une limite à la richesse. Ainsi, les représentants de l’extrême droite n’ont pas eu besoin de passer souvent à la télé pour être crus puisque le discours dominant y a pourvu.

Le capitaliste aussi est gentil mais explique seulement que ce n’est pas possible ; voyez : la vie économique est créée par le capital ; le chômeur est inaction, oisif ardent, frénétiquement inerte, tout lascif de consommation (lubrique, parfois il mange). Il ne fait rien, rien, rien… et ça de toutes ses forces ! Son oisiveté, associée à notre pitié, créent le « gouffre financier » ! Tremblez devant le « gouffre financier déresponsabilisant et destructeur de la valeur travail»! (Valeurs Actuelles). C’est donc l’accès aux soins, au logement, aux subsistances, au repos, à une vie sociale, familiale, comme autant de « privilèges » qui encourageraient une nature feignante des classes populaires, incapables de voir plus loin que leurs nombrils et éprises d’une vie éternellement végétative… – encore qu’un végétal, ça peut être utile.

C’est la forme raffinée du discours : « Les arabes sont voleurs et les noirs sont feignants ». Mais ceux qui sont moins subtils comprennent que c’en est une justification. Et les autres peuvent libérer cette parole sans scrupule et même avec sérieux et autorité.

  • Autre corollaire immédiat :

Comme il s’agit au final de taire tout rapport de pouvoir (pouvoir du capital en particulier qui détermine nos existences via le rapport au travail) et, quand les enjeux sont considérables pour ces pouvoirs, taire les stratégies concrètes, si toutes ces considérations matérielles sont hors propos, il ne reste plus que des considérations immatérielles, culturelles, ethniques ou communautaires, morales, pour expliquer les difficultés.

Si nos détresses ne sont pas la conséquence de l’accumulation de pouvoir, de sa concentration que procure en particulier le pouvoir financier, que reste-t-il, comme raisons, à part l’incivilité des arabes, la paresse des noirs, des pauvres, les chinois, etc… ? Il ne reste de possibles coupables que, parmi les populations ordinaires, des gens « pas comme nous », qui seront qualifiés tour à tour d’irresponsables, irrespectueux, nonchalants, privilégiés, malveillants, dangereux, et de qui le pouvoir pourra dire: « ce sont Eux qui ont le pouvoir », simplement en finançant tout discours allant dans ce sens.

Il n’y a pas à en chercher bien loin des exemples fameux : les causes des problèmes sont systématiquement renvoyées aux populations, non à l’exercice de pouvoirs. La pollution, c’est la consommation ; le chômage, c’est à cause des bas salaires qui sont trop hauts (où bien, comme l’a dit Claude Allègre sous les applaudissements transportés du MEDEF, que les riches doivent faire comprendre aux pauvres le plaisir qu’il y a à travailler); les violences, c’est l’absence de repères… Comment s’étonner que certains croient ce qu’ils entendent tous les jours et alors regrettent l’existence de ces gens qui ne feraient pas les mêmes efforts qu’eux ? Il est ainsi constamment fait la morale aux populations (c’est donc que beaucoup n’ont aucune morale).

C’est au fond la seule stratégie possible du capital qui, en tant que rapport de domination, a comme nécessité impérieuse que les questions ne soient plus posées à partir d’un vocabulaire de critique sociale (inégalité, injustice, classe sociale, sélection, discrimination, etc.) mais à partir d’une thématique essentialiste (nation, identité, communauté, « nos » valeurs, « notre » morale, « nos » idées, etc.), légitimant et préparant le projet de l’extrême droite.

Je ne vois donc pas d’autre piste à suivre que de chercher à produire autrement, en dehors du mode capitaliste, dans un cadre légal – car on ne peut être libre tout seul – cadre qui nous considérerait comme des adultes économiques et non plus comme des enfants que l’on met hors d’atteinte des décisions de production de peur que tout brûle. A l’évidence, ce ne sera pas possible avec des « chez moi » à la bouche mais, à l’opposé, par une approche matérialiste.  

 

 

 

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Publié dans : Politique |le 21 avril, 2017 |Pas de Commentaires »

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